S’engager, est-ce que c’est une parenthèse?

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Isabelle, petite lutine

Quand j’étais petite, on entendait souvent que s’engager, c’était pour la vie.  Les relations évoluaient généralement dans la permanence et les gens, comme les événements, se façonnaient et se transformaient au gré des  bon coups comme des épreuves – certains auraient gagné bien entendu, à ne pas faire équipe, faute d’entente entre les partenaires.  Aussi, au cours de mon enfance, j’ai dû assister à une vingtaine de mariages.  Il existait, bien sûr, de ces familles qui se séparaient, des vieux garçons et des vieilles filles, des projets qui n’aboutissaient pas, tout comme maintenant.  On n’en faisait cependant pas la règle.

De nos jours, on a vécu la transition entre l’exception et la généralité: l’engagement fait peur.  On veut avoir du plaisir.  On veut connaître le beau.  On veut partager, échanger et grandir – et c’est bien -, mais il arrive qu’on se rétracte quand la nécessité de s’observer et/ou de se remettre en question se présente .  La tendance est à fondre et à disparaître.  On préfère trouver autre chose, voir quelqu’un d’autre.  Ça demande beaucoup.  Beaucoup trop.  Et, attention, ça implique le coeur, pour de vrai! Il appert que le coeur est le lieu de l’enfant, celui qui a eu peur, qui a été blessé,  abandonné,  rejeté, jugé, critiqué.  Comme il est, sous une autre facette,  un espace de magie, d’émerveillement et de grandes découvertes.  Il reste qu’en regard des périodes difficiles qui sont vécues, les blessures risquent de créer des empreintes lourdes et volumineuses, lesquelles écrasent parfois ce qu’on appréciait le plus.  Et puis, un jour, on le tasse et l’on oublie.

Jusqu’à ce qu’arrivent de nouveaux épisodes dans nos quotidiens.  Par exemple (mise en contexte), on « tombe en amour », on devient un couple et tout à coup, les semences de nos engagements nous livrent des petits lutins en forme de bébés.  Ceux-ci occupent alors une place.  Elle peut être restreinte, moyenne ou énorme, cette place, dépendant de l’équilibre et des choix des familles.  Puis les bébés grandissent.  Partant du premier jour, en y enfilant tous ceux qui suivront, les parents sont irrémédiablement confrontés à tout ce qu’ils ont tenté d’éviter de voir en eux (en tant qu’individu et en tant que couple) – au passé, au présent et au futur.  Ils se mettent à pédaler.  Certains réapprennent même à nager à une cadence surprenante.  D’autres se contentent de continuer exactement comme avant, en mettant les petits en conserve et en souhaitant qu’ils n’en souffrent pas trop.  C’est pas grave, diront-ils, la priorité, c’est moi, mon travail et ma vie.  Le reste, c’est secondaire.  Il arrive que les embrouilles perturbent un peu.  Alors, il existe des adultes qui s’absentent plus souvent – on peut comprendre, c’est normal de prendre de l’espace quand on n’en peut plus, quand c’est trop dur, quand on veut arriver à respirer.  Il se présente ensuite toutes sortes de raisons pour éviter les enfants, leur routine, par conséquent, celle de la famille.  Toutes sortes de raisons pour éviter ce qui tendrait vers l’observation de nos propres blessures.  C’est trop confrontant.  C’est fatiguant et puis…trop d’engagement.

Alors, en bon adulte, on réajuste notre vie.  Fini  l’engagement.  Plus de lutins.  Je te quitte, tu me quittes; on passe à l’étape suivante.  T’inquiète, on trouvera bien un arrangement.  Et la roue tourne.  C’est un moment important.  Il s’ensuit un ensemble de choix dont l’impact est considérable; on en arrive à la monoparentalité.  Histoire de chiffres:  au Québec, en 2011, on comptait 9 971 320 familles, dont 2 349 230 familles monoparentales.  Sur ce nombre, 1 878 850 étaient dirigées par des femmes et 470 380 par des hommes*.  Plus de 50% des familles monoparentales vivaient sous le seuil de la pauvreté.  À même ce virage,  il arrive qu’on refasse l’inventaire  des parcours et qu’on réalise que certaines orientations – comme celle sous-tendant un engagement en couple – n’étaient pas tout à fait conscientes et ce, dès le départ.  Se sont tout de même vues véhiculées: un lot d’expériences propres à faire grandir, à réaliser, peut-être, qu’on en a mis du temps à oser être pleinement nous-mêmes.  Et qu’on en mettra potentiellement encore le double, de ce temps, à accepter qu’un bon bout de l’histoire nous appartient et que c’est à nous de le retravailler.  Il est possible de se conforter dans le déni.  Un jour ou l’autre, tout de même, le deuil se présentera à la porte.  Il fait partie de la vie.  De la nôtre et de celle des enfants aussi.

Et eux, il le sentent.  Souvent bien avant nous.  Ils nous enseignent en grand, juste en faisant partie des quotidiens.  Admettons qu’ils choisissent leurs parents.  Oui, supposons que tout était planifié.  Est-ce que ça expliquerait quelque chose?  Quoi qu’il en soit, ça dérange.  Ça fait pleurer.  Ça fait rager aussi.  Les parents, comme les enfants, grandissent suite à ces défauts d’engagement; ça compte dans le panier de la vie.  Ils apprennent, ils s’adaptent, c’est vrai.  Ils en souffrent aussi.

– « Est-ce que tu te rappelles quand tu étais petit? Ton papa avait quitté la maison.  Tu t’ennuyais.  Tu ne le voyais pas beaucoup et quand ça se produisait, tu avais l’impression qu’il n’était pas disponible.  Ça t’as pris plusieurs, plusieurs années à lui pardonner.  Maintenant,  tu lui parles, car toi aussi tu es devenu papa.  Toi aussi, tu t’es séparé.  Et, dis-moi, tes enfants, tu les vois souvent?  

– Je suis très occupé.  J’ai pas le temps…

– D’après toi, comment ils vivent ça?  

– Très bien;  je pense à eux.

– T’es-tu déjà demandé si les vieilles histoires se répétaient?

Ben non, voyons! C’est impossible!« 

Il est vrai que le passé est passé et qu’on a pas toujours besoin d’y revenir.  Pourtant, il arrive qu’on prenne le temps de le revisiter, au risque de se sentir chaviré.  On en ressort toujours au présent, plein de toutes nos expériences, entouré de l’actualité. Qu’est-ce que ça donne?  Rapporter ces morceaux qui nous manquaient, faire le pont entre les bris d’engagement qui nous ont blessés, ceux que nous avons répétés pour enfin réussir à les laisser aller.  Il est possible que rien ne change, mais il y a fort à parier que notre paire de lunettes – notre façon de voir certaines choses –  ne soit plus la même.  Supposons ensuite qu’on ose croire que les lutins (les enfants) en bénéficient positivement, à l’image de tout ce qui meuble notre réalité:  notre individualité, la famille, la vie intime, le travail, la maison, etc.

Mais ça, c’est une autre histoire.

*Statistiques Canada: http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/dp-pd/tbt-tt/Rp-fra.cfm?LANG=F&APATH=3&DETAIL=0&DIM=0&FL=A&FREE=0&GC=0&GID=0&GK=0&GRP=1&PID=102073&PRID=0&PTYPE=101955&S=0&SHOWALL=0&SUB=0&Temporal=2011&THEME=89&VID=0&VNAMEE=&VNAMEF=

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