Tricotés serrés, du coeur aux sentiers

Photo: courtoisie

Originaires de la région de Saguenay, Audrey Tremblay et Stephan Perron ont toujours été actifs. De la planche à neige au vélo, en passant par la course, ils se sont donné pour mission de mettre l’activité physique au coeur de leurs routines. D’année en année, les opportunités et les occupations les ont rapprochés de ce qui est, aujourd’hui, une passion qu’ils partagent à plusieurs groupes de gens, soit la famille VO2 dont ils sont les instigateurs, avec quelques ami(e)s. Ils ont notamment sillonné les parcours de l’Ultra trail Harricana, du Québec Méga Trail, de l’Ultra trail Académie et de l’UTMB. D’emblée et de coeur, ils sont     « tricotés serrés ».

Audrey – Force tranquille 

Présente, humble et complètement investie. C’est ce qui me vient lorsque j’écoute Audrey. Son bagage est inspirant et elle entretient ce lien qui la relie à Stephan, à sa famille, à la vie en nature, lesquels transparaissent dans chacun de ses partages. « On a toujours été actifs et on incluait les enfants là-dedans. Moi je me souviens, je partais avec mes gars dans le bébé joggeur, je courais ou on accrochait la poussette sur le vélo et on s’en allait avec les enfants ». Il y a un moment, Audrey n’arrivait pratiquement plus à marcher. La douleur ayant perduré pendant une dizaine d’années l’a conduite sur une table d’opération. On lui a alors posé une hanche artificielle, ce qui a donné un nouveau souffle au parcours actif. Elle avait trente-neuf ans.

« Moi, j’étais plus une cycliste qu’une coureuse. Je trouve ça beaucoup plus facile de faire du vélo que de la course. Puis, un moment donné, Stephan s’est mis à faire des marathons, donc j’ai embarqué aussi. Progressivement, de cinq, dix à demi marathon; je ne faisais pas de marathons dans ce temps-là. On faisait beaucoup de route, puis on s’est retrouvés sur les sentiers. On était un peu sceptiques au départ ».

Audrey a participé à sept éditions du Grand Défi Pierre Lavoie à vélo. Quand même! Elle avait eu l’opportunité d’essayer la course en trail avec un groupe auparavant, mais ne s’y était pas vraiment plongée, démotivée par une fracture de stress. Pour le couple, habitué à naviguer au-travers d’une dizaine de courses par année, le plongeon dans l’univers du trail aura été un beau remède à la récurrence des blessures. Dans l’univers de la course, Audrey se lance des défis. Au demi marathon comme ailleurs, elle s’élance avec beaucoup d’enthousiasme, mais aussi une certaine appréhension : « C’est moi qui me mets de la pression. Je ne suis pas une coureuse rapide, mais je veux améliorer mon temps. On dirait que je me mets de la pression parce que je veux que Stephan soit fier de moi, qu’il soit impressionné…peut-être parce que je veux avoir sa reconnaissance, parce qu’il est tellement incroyable ». Et Stephan de dire qu’elle n’en a absolument pas besoin. L’admiration, le soutien transpire dans cette espace où partager une course est une formidable expérience, malgré tout.

 

Stephan – Instigateur

Stephan occupe deux emplois. Il consacre une grande portion de son temps, en termes de travail, au milieu de l’informatique. Il a également fondé, avec son ami Dominic, la Boutique Vo2, laquelle a contribué à construire cette communauté de la course en sentier à Saguenay et dans les environs. D’emblée, il partage que la course à pied ne faisait autrefois pas partie de ses activités quotidiennes. « C’est Marie-Claude, entraîneure au gymnase où je travaillais qui m’a dit que je devrais faire de la course à pied. Que je me débrouillerais. Suite à ça, j’ai participé à quelques courses, dont un demi marathon, à Ottawa. Au fil d’arrivée, j’ai dit à Audrey que je ne voulais plus jamais en faire ». Trois semaines plus tard, il enchaînait avec un marathon et ne s’est pas arrêté depuis. Éventuellement, Stephan a été ralenti par plusieurs blessures et c’est à l’appel de certains amis, l’ayant invité à venir faire quelques sorties en trail, qu’il a répondu, histoire de changer le mal de place. Aujourd’hui et après avoir notamment couru Montréal (troisième au fil d’arrivée), Ottawa et Boston, il se consacre à la course en sentier. Les groupes de course de sa boutique lui permettent de partager cette passion à l’année, laquelle semble aussi créer un esprit de famille caractéristique. Comme le terrain n’est pas toujours accessible, l’entraînement hivernal implique certaines sorties sur route, question pratique, consacrées aux intervalles. Ils s’offrent de longues sorties en nature les weekends et elles sont précieuses!

Au cours des trois dernières années, Stephan s’est impliqué auprès de la Trail Académie, mise en place par Olivier Le Méner. C’est une collaboration qui s’est avérée enrichissante et qui se perpétue. Qui sait? Peut-être que de nouveaux défis naîtront de ces échanges. À son écoute, la simplicité et cette même complicité qui le relie à Audrey, à la famille et qui leur permet, je crois, de transporter tout un vent d’action, d’activité à l’équipe Vo2, sont palpables.

 

Des projets communs, c’est important – Famille, Boutique Vo2 et groupes de course

L’adoption de jumeaux, Eli et Thomas, puis d’une jeune demoiselle, Noah, auront contribué à construire une famille qui a grandi, comptant aussi, aujourd’hui deux chiens, un lézard, un oiseau. Maintenant âgés de dix-huit et treize ans, les enfants ne suivent pas toujours leurs parents. Au fil des années, l’activité physique est demeurée au centre des préoccupations. À preuve, Audrey et Stephan en ont fait une priorité. À la boutique Vo2, ils sont à même d’échanger avec une clientèle de passionnés en tous genres et de gens qui souhaitent s’initier aux sports tels que la course en sentier, la course sur route, le vélo, le ski, etc. À ce jour, le Club V02 compte une centaine de membres.  Stephan et Audrey ont ainsi installé une routine leur permettant de garder un équilibre tant familial, professionnel que personnel.

La discussion s’oriente vers les choix de course. Audrey est communicative et me semble aussi un peu timide quant à l’exploration de ceux-ci. D’emblée, elle présente cette démarche comme une initiative de Stephan. « C’est Stephan qui va cibler les courses, surtout. On aime ça tous les deux. Moi, je choisis des distances qui peuvent m’aller là-dedans. J’aime ça qu’il y ait de petites distances parce que je ne fais pas d’ultras encore ». Elle a pris part au 42 km de l’UTHC l’an dernier et s’est offert tout un accomplissement. Elle envisage l’expérience du Bromont Ultra (55km) et, à nouveau, de l’UTHC en prenant un départ au 65 km.

« Mon plus grand coup de coeur, ça a été le fait de pouvoir être accompagnatrice sur le parcours du QMT, pour Stephan, l’an dernier. Ça a été une de mes plus belles courses. Je n’avais aucun stress de temps et de performance. J’avais peur de ne pas courir assez vite, mais finalement, ça a super bien été ». Stephan semble sourire au bout du fil. Il partage ce moment où le rythme avait, incontestablement, diminué, où la sensation de courir étaient devenue tout autre. Stephan et Audrey s’esclaffent au rappel de ces souvenirs. Audrey craignait de ne pas pouvoir remplir son rôle en fonction de la vitesse de course habituelle, mais l’ensemble des circonstances et sa volonté ont nourri un espace propice à l’accomplissement. Il s’en dégage une connivence, une complicité remplies de force et de tendresse à la fois. Un partage authentique. Le cadeau, peut-être, de la plus belle équipe à laquelle on puisse aspirer.

En début d’année, les calendriers ne se sont pas remplis, ce qui était inhabituel, mais assumé. Courir avec plaisir et voir ce que les mois apporteraient étaient écrits. Alors que le printemps a quelque peu modifié les plans de tout-un-chacun, c’est réellement ce qui s’est ancré dans la routine. Pas de plan. Sortir, simplement et apprécier le déplacement. « On s’entraîne pour les bonnes raisons, peut-être. On s’entraîne parce qu’on a envie de s’entraîner », partage Stephan. La motivation est commune et elle se partage à deux. Le groupe Vo2, une grande famille, est dispersé, mais on ne l’oublie pas.

Photo: courtoisie

Retour sur l’UTMB

L’été dernier, Stephan prenait part à L’Ultra Trail du Mont Blanc : « Ça a été une expérience incroyable. Si moi j’ai couru pendant trente-neuf heures, Audrey n’a pas dormi non plus pendant trente-neuf heures ». Audrey accompagnait Stephan : « Le premier ravito, quand il est arrivé, j’ai failli lui dire « Arrêtes tout ça là. Je ne l’ai pas fait, mais j’y ai pensé ». Malgré la technicité et la difficulté du parcours, l’expérience semble avoir été grandiose. C’était un rêve, un objectif devenu réalité. Audrey n’a pas pu y courir, mais elle est heureuse d’avoir pu suivre et accompagner son homme. La fierté qui se dégage d’une gestion commune, de cet appui qu’ils s’offrent l’un à l’autre dans ce cadre comme à la vie en général inspirent encore. Au cours de cette aventure, des liens se sont tissés. Stephan raconte l’histoire de son parcours en parlant de cet espagnol avec lequel il est encore en contact aujourd’hui : « On s’est rencontrés pendant la course. Il voulait abandonner. Il avait dit à son ami ‘’Si ce canadien-là arrête, moi j’arrête’’. Moi, je n’arrêtais pas. Je l’ai motivé, sans trop savoir comment j’ai fait. Je lui ai parlé comme dans Les Boys. On s’est serrés dans nos bras et on a pris une bière ensemble après ». Ces rencontres sont uniques et elles nous marquent.

L’un comme et l’autre sont d’accord à ce sujet. Audrey mentionne : « Stephan m’inspire beaucoup. Je le vois aller et je suis tellement fière de lui, de le voir faire de belles réalisations comme ça. Ça rend de bonne humeur, s’entraîner. C’est bon pour nous tous ». Stephan fait le lien avec le dépassement de soi, la gestion du temps, la conciliation travail-famille et le fait de nourrir cet équilibre. « Il y a Pierre Lavoie que je trouve inspirant compte tenu de ce qu’il a traversé avec ses enfants. Il doit avoir six ou sept ans de plus que moi, il est vraiment en forme et il performe encore. Mais au-delà de la performance, c’est de la façon dont il le fait. Sa blonde est à ses côtés, il a toujours une bonne attitude dans les courses, il a le sourire, il respecte les gens sur les ravitos. Pour ce qu’il dégage, c’est un modèle pour moi. C’est un plaisir aussi, la course ». En passant outre la notion de performance, on met l’accent sur l’expérience, sur le plaisir et le dépassement, chacun, chacune à sa façon.

Et pour la suite?

Dans un avenir plus lointain, La Western State Endurance Run (160km) et la Diagonale des fous (165km) sont des pistes pour Stephan. Audrey parle de demi Ironman et d’une course avoisinant la centaine de kilomètres, mais elle croit avoir besoin d’y penser encore. Chose certaine : avant la cinquantaine serait l’objectif. Un cadeau garant de la santé. En attendant, le travail à la boutique Vo2 l’occupe à temps plein et Stephan navigue entre ses deux occupations. L’été s’en vient. Il portera son lot de soleil, on l’espère, au-delà de l’incertitude. Et peut-être quelques nouveaux parcours partagés à deux, en attendant de pouvoir mettre le camion – le West vert –  sur la route de l’aventure.

Photo: courtoisie

En toutes choses

 « The price of anything is the amount of life you exchange for it. »

« Le prix de chaque chose est proportionnel à la portion de vie pour laquelle on l’échange »

Henry Thoreau

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis le changement. Celui où je me suis retrouvée face à la nécessité de m’arrêter, de prendre un temps pour le faire. Prendre le temps d’être chez moi, posée, pour de vrai. Je n’en n’ai pas l’habitude. Il m’est souvent venu à l’idée que j’aurais besoin de deux ou trois journées par vingt-quatre heures pour être en mesure de réaliser tout ce qui me passe par la tête. Le monde évolue à une rythme époustouflant. Peu importe la façon dont j’y réfléchis et dont je les perçois, ces journées continuent de passer. Et ici, juste ici, quelque chose semble avoir ralenti.

Tout d’un coup, les projets que j’aimerais construire et mener à terme, l’idée de pouvoir parler avec tous les gens que j’aimerais apprendre à connaître,  de recréer un temps pour voir grandir mes enfants et le million de tâches domestiques qui sont en suspend semblent occuper un espace au calendrier. Tous ces items ne revêtent pas encore un aspect concret, mais j’ai la ferme impression de voir, doucement, s’ancrer les racines de ceux qui comptent. Qui sont garants de la suite, pour moi, pour ma famille, pour les autres, peut-être. Le sommeil ne s’avère pas tout à fait réparateur, mais il peut s’inviter plus facilement ou du moins, avoir une latitude que je ne lui accordait pas auparavant. Je crois encore que le temps passe trop vite pour lui abandonner des heures à son profit, mais je sais bien que le corps en bénéficie. Alors je cède. Avec un peu moins de résistance…

Les enfants considèrent que les journées n’ont rien de bien palpitant. Surtout en comparaison de ces semaines, de ces mois et de ces années où l’on se bousculaient les uns les autres, d’heure en heure, de jour en jour, courant après les minutes. Le quotidien, aujourd’hui, paraît quelque peu abstrait. Et si c’était, au contraire, plutôt le signe que l’on s’approche de ce qui aurait avantage à être? De ce qu’on veut vraiment? De ce rythme qui est le nôtre et qui peut donner naissance à de réelles opportunités? Des occasions de grandir, en conscience, avec toute la passion et tout l’amour qui nous habitent pour nous mener exactement sur la bonne piste?

De jour en jour, les réactions varient. Surcharges, besoin d’air, ennui et anxiété font parfois partie du tableau. On fait du camping dans la maisonnette, on regarde le ciel comme si c’était l’écran géant le plus magique qui soit. Et pour cause: la nature, les montagnes, les cours d’eau et la faune y évoluant demeurent. Ils n’auront de cesse de respirer. On peut les altérer. On peut continuer de nuire. Et inversement. C’est ce que je choisis de retenir. Parce qu’il y a une énorme force, une résilience hors du commun et un souffle qui nous donne, à nous, la vie, au coeur même de cette nature.

Il arrive aussi que j’aie la sensation que mon cerveau bouillonne. Que l’information à gérer, l’ensemble de ce qui devrait être mieux organisé ou préparé aient un goût étrange. J’emprunte alors à la respiration son passage pour m’aider à lâcher prise. J’envisage la routine, l’entraînement, la vie familiale, les horizons professionnels autrement. Même si j’ai de bonnes habitudes, même si je prends soin d’accorder, chaque jour, du temps à ce qui me nourrit, à ce que je veux faire fleurir, il m’apparaît clair que j’ai encore beaucoup de chemin à faire. Que le temps est peut-être venu de prendre le doute par la main pour avancer avec lui au lieu de lui confier la mission de passer au-devant.

À la vie comme à la course, je continue donc d’y aller un pas à la fois. Parfois le rythme est lent. Parfois il devient rapide. Courte ou longue distance, intervalles, de notions en sensations, d’expérience en expérience. Et je fais le parallèle avec ces instants d’hier et de demain, alors que je me retrouve dehors, quand je cours, lorsque j’aurai à poser le pied sur une ligne de
départ (officielle ou officieuse) et que je ferai face à ce qui m’effraie. Là, il se produira quelque chose: je nourrirai des éléments qui possèdent, en ce qui me concerne, un caractère fondamental : un besoin de connexion, une faim de nature, d’aventure. Ils alimentent un plaisir certain à respirer, simplement, un instant à la fois. C’est ce qui me permettra encore de continuer d’avancer et de ressentir la gratitude que j’ai pour ce que je considère être un immense cadeau.

Dans l’hier et pour demain, je garderai en mémoire ces pas qui me rappellent que mes enfants, à l’instar de tous ceux qui suivront, créeront un chemin, le leur, et que c’est ce qui nous rendra aussi semblables que distincts. Qu’il y a autant de possibles que de coeurs qui battent et qu’il me fera toujours grand bien de permettre au mien d’y participer, à cette foule de rythmes, avec confiance. J’aimerais que tous sachent que, quoi qu’on vive, on peut le traverser. Qu’il y a toujours une façon d’y faire face, d’aller de l’avant, d’y trouver une forme de victoire. Pour soi. Qu’on fait parfois des trucs un peu fous ou carrément insensés, qu’il arrive qu’on se sente fatigués, épuisés, à bout, peut-être, mais que cela fait partie du jeu.

L’aventure, c’est la vie.

Remplie d’imprévus, remplie de surprises, de défis.

On peut se sentir plus ou moins à l’aise avec ceux-ci, mais chaque fois qu’on en rencontre, chaque fois qu’on s’investi, qu’on se
dépasse, chacun à sa mesure, l’incroyable prend forme. Souvent bien au-delà de ce qu’on avait pu concevoir, ouvrant la porte à de nouvelles possibilités, de nouvelles opportunités, à ces champs qu’on n’avait peut-être pas encore envisagés.

Quelques soient nos intérêts et nos passions, on fera, en cours de route, la connaissance de ce curieux et de ce savant mélange qui est le nôtre et que personne d’autre ne pourra déterminer pour nous. C’est un secret qui se révèle, un pas, un mot, une image à la fois…ou autrement.

Et cela demeure infiniment précieux.

Vrai. Intemporel.

Particulièrement maintenant.

Pour hier et pour demain.

Toujours

 

Renée Hamel – En sentinelle

En sentinelle

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Photo: courtoisie

Posée, présente et passionnée. C’est ce qui se ressent dans le ton de sa voix, dans les images captées lors de ses périples à la course comme à la marche. Renée Hamel évolue dans l’univers du trail depuis plusieurs années déjà. Revenue précipitamment d’un périple au Chili et en Argentine, elle se raconte et raconte cette nature grandiose offrant, à ceux qui la visitent, le cadeau de l’expérience. L’émerveillement. Comme si le temps comportait, après tout, un caractère un peu relatif.

La Patagonie en  sabbatique

Alors que 2020 a pris sa lancée, Renée s’est affairée à ouvrir, à nouveau, une porte sur le Monde. Factrice chez Poste Canada, elle s’est octroyé un congé sabbatique, histoire de transposer la marche en ville en une aventure bien particulière. En mode course, elle s’est plongée au coeur d’espaces ayant attiré son attention au préalable ou encore une fois sur les lieux. Les tracés possibles en vue de réaliser des périples journaliers se sont présentés au fil des rencontres, des conversations, des découvertes. Dans un lieu où tout semble nouveau, les cartes ont été mises sur la table, littéralement, pour tracer les itinéraires.

À la fin de l’année 2019, j’ai eu l’opportunité de discuter avec Renée de ses plans. Elle envisageait parcourir plusieurs régions et s’inspirer de ce qui se faisait pour se donner de nouveaux défis, pour explorer, en solo, l’idée première étant de se donner l’opportunité de se consacrer à la passion qu’elle entretien pour la course à pied dans un cadre différent, en sortant de la routine, en se retrouvant face à elle-même et donc, à ses propres limites. Elle a ainsi fait le choix de débarquer en ville – vol intérieur direct de Punta Arenas, au Chili, pour se diriger vers une campagne assez lointaine : le parc Torres Del Paine. C’est un endroit connu, où l’on peut naviguer, dans les sentiers, sur un trajet d’environ 120 km. On ne peut pas, à l’heure actuelle, franchir cette distance sans réserver plusieurs nuits en hébergement. La réglementation en place exige la preuve des réservations, lesquelles sont normalement vérifiées par chacune des stations de garde sur le terrain en vue de réaliser ce parcours sur une période de huit jours. L’idée de Renée était de compléter le trajet, si possible, en une seule sortie. Elle transportait l’essentiel à même son sac de course. « Tout le long du parcours, c’était magnifique! Ce que j’aimais le plus, c’était d’être toute seule. Je suis arrivée à un glacier et puis j’étais toute seule à le regarder. Apprivoiser la nuit, aussi. J’ai souvent peur de me perdre et là, c’était presque impossible. Mon état d’esprit était vraiment stable. Je n’avais pas peur. Il y avait peut-être des pumas à un endroit, mais comme j’y suis passée de jour, ça allait ».

Établir un record de parcours…avec surprise!

Son deuxième projet a pris son envol à El Chalten, un petit village en Argentine. On peut y parcourir des sentiers à partir de son épicentre. Ayant complété toutes les randonnées d’une journée, elle s’est tournée vers un trajet qui se complète habituellement en un laps de temps plus long. Renée y a vu une ouverture, mais elle ne se sentait pas à l’aise de franchir les rivières et le trajet, moins bien balisé, sans accompagnement. Le campement étant souvent l’occasion de discuter, de rencontrer d’autres aventuriers, l’opportunité s’est présentée : un norvégien, Hans Kristian Smedsrod, expressément venu d’Europe pour réaliser plusieurs tracés au pays, envisageait compléter le trajet du Huemul (70 km) afin de battre le record de parcours précédemment établit. Il y avait fait une reconnaissance, était bien équipé et recherchait une personne pouvait compléter le parcours avec lui, histoire d’assurer une certaine sécurité pour l’un comme pour l’autre.

Au final, ils y auront mis quatorze heures trois minutes, établissant un nouveau record de parcours. « Ça a été magique, vraiment incroyable. À El Chalten, il y a beaucoup moins de monde et beaucoup de possibilités de sentiers, tandis qu’à Torres Del Paine, il n’y a qu’un tracé accessible. C’est peut-être un peu moins majestueux, donc, que Torres Del Paine, mais vraiment beau et tellement magique, avec un dénivelé avoisinant les 3000 m. J’étais contente de le faire avec quelqu’un, parce que je ne voulais pas me perdre et tu sais, la tyrolienne, avec un harnais, je n’avais encore jamais fait ça. J’aurais pu le faire toute seule, mais le courant de l’eau, s’encorder, c’était immense ».

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Photo: courtoisie

Traverser la frontière

Deux jours plus tard, Renée a enfilé son gros sac à dos pour traverser la frontière de l’Argentine au Chili à pied, soit en passant par la Careterra Austral, au Chili. Le temps estimé était de onze heures pour une distance de 36 km. Elle en a mis sept et demie, parcourant de trajet en une journée. Arrivée de l’autre côté de la frontière, elle s’est arrêtée et a déposé sa tente pendant deux jours, s’offrant un jeûne de 48 heures au passage. Elle n’avait pas prévu cette expérience au préalable, quelques surprises s’étant pointées à l’horizon, mais elle en a tiré profit et en a aussi relevé quelques apprentissages : « C’était pas tellement une bonne idée de faire un jeûne après sept heures de marche (36 km) et un soixante-dix km en montagne. J’ai vu que je me sentais fatiguée. Je sentais que je n’avais pas d’énergie. Mais je trouve ça intéressant parce que ça n’était pas dangereux, ça n’a pas mal viré et puis ce sont des expériences. Un voyage, c’est toutes sortes d’expériences. J’apprécie de voir comment je vis celles-ci, la façon dont je vais y faire face, comment je vais y réagir. Ce qui est bien quand on voyage tout seul, c’est que l’attention est portée sur soi, sur ce qui se passe vraiment. On est vraiment connecté au moment présent ».

Une semaine plus tard, ayant discuté avec plusieurs voyageurs, elle est parvenue à se rendre sur les lieux d’un nouveau parc afin de compléter un dernier parcours, soit un circuit d’environ 55km, localisé à Cerro Castillo. Il n’y avait pas beaucoup de latitude concernant la fenêtre météo et les accès pour réaliser le trajet dont on lui avait parlé. Le délai, relativement court, entre ses deux projets, la barrière de la langue et une petite fatigue ne l’ont pas empêchée de plonger dans l’aventure. Ayant été accueillie « au milieu de nulle part » – lire : une hutte en plein désert, elle s’est élancée sur un tracé qui s’est avéré, finalement, assez bien balisé. L’idée était de parcourir le sentier en s’y collant, le plus possible, tout en réussissant à voir les lagons, au nombre de trois, dont on lui avait parlé. La journée avancée, après s’être un peu perdue, le dernier d’entre eux lui a offert sa vue. C’était la dernière journée dont elle disposait, le dernier défi. Elle y aura mis onze heures, quelques détours et un grand sourire. « J’ai aimé l’inconnu, vivre avec peu, réaliser que nous n’avons pas besoin de grand chose, que c’est simple. Me rappeler, aussi, que je pouvais prendre soin de moi, bien me traiter, me laisser aller, m’écouter ».

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Photo: courtoisie

À chacun ses défis

Au final, elle en retient qu’il est important que chacun respecte ses défis. Qu’on ne peut pas toujours se comparer. Que lorsqu’on entreprend quelque chose, la dimension de plaisir occupe une place importante. « Comme je dis aux gens que j’entraîne, je ramène toujours ça à « est-ce que j’ai du plaisir quand je cours? » Que je fasse cinq ou dix kilomètres en une heure, c’est une question qui se pose. Je cours à une vitesse où je me sens bien. Je fais quelque chose qui me parle. C’est, encore et surtout, de respecter que chacun établit son objectif et que c’est correct. Qu’il n’y en n’a pas un qui soit meilleur que l’autre ». La variété des expériences, que l’on parle de course ou d’autre chose, demeure impressionnante et inspirante, bien entendu, mais son essence se loge dans la façon dont elles résonnent pour chacun et chacune d’entre nous.

Le retour aura été marqué par le choc et le décalage quant aux réactions des gens, à ce qui se dépeignait sur les visages, au passage, à l’aéroport. Des airs désespérés, des yeux à peine exposés alors que le reste est emmitouflé, une chasse aux billets d’avion pour rentrer. Par la présence, virtuelle, aidante et aimante, de son amoureux, lequel était prêt à tout pour qu’elle puisse revenir au pays.  À Québec, les rues étant vides et la quarantaine nécessaire, le temps s’écoule jusqu’au retour au travail et il laisse doucement émerger les pensées, les idées. Le voyage semble déjà loin. Mais il reviendra. Toujours.

Avec le plaisir

Avec l’imprévu

Avec les défis