L’oeuvre des pages et des montagnes

Des jours, des semaines, puis des mois pour monter et pour redescendre des abrupts aux aspects variés en éprouvant des sensations tout aussi distinctes. Des jours, des semaines, puis des mois pour accoler des mots sur les pages blanches, prête à danser avec eux. Parallèlement, le petit matin, le jour et l’aurore n’ont de commun que la conscience que je choisis d’y déposer. Comme le vent qui circule, comme l’heure qui tourne et comme ces changements provenant d’une multitudes de choix, j’avance.

Il y a un an, ce monde qui semblait cesser de tourner me promettait une nouvelle façon d’entrevoir le détail autant que l’ensemble. Le temps ne s’était pas arrêté. Il s’était déplacé. Ainsi, j’ai éprouvé l’envie de retrouver son fil et de composer avec lui autrement. Pour hier, pour aujourd’hui et pour demain. À travers ces bouleversements, ces drames et ces petits miracles qui ont eux aussi continué de faire la roue avec la vie, le monde a changé. Et il change toujours.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui du temps, offre une perspective différente. Ce temps que je n’avais pas devenait le trésor garant de la suite. Celui que je tenais à préserver pour mieux respirer. Pour ressentir, autrement, le corps, le coeur et l’esprit. En faisant le choix d’entreprendre un défi, j’en entrevoyais un autre.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui du silence, offre une perspective différente. Ce silence dont le poids me semblait disproportionné, vibrait en tremblement de chair, en migraine, en morceaux de casse-tête qui ne s’assemblaient plus. Ce silence que je voulais briser en faisant le choix de communiquer vraiment, véritablement. Dans l’instant.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui de l’accueil, offre une perspective différente. Ouvrir les pages de mon cahier me permettait de retrouver la sensation de cet accueil qui réchauffe, qui réconforte et qui fait sourire, paisiblement. Entre les mots, entre les histoires, un nouvel espace était rapatrié.

Quand la roue tourne, enfin, se relier au fil, celui du défi, offre une perspective différente. Cet esprit du défi, qui transporte avec lui ses surprises, celles dont on ne sait que nos accords. Dans la foulée, entremêler les pages et les montagnes pour créer le récit d’autres temps, d’autres lieux. Pour apposer mes empreintes auprès de celles du renard, du lièvre, du lynx et du cougar. Faire de cet alliage une alliance propice à rencontrer le jour. À glisser, avec la nuit, entourée d’étoiles, de nuages, de grands vides, mais aussi de pleins qu’aucune crise n’aurait pu éviter, empêcher ou même favoriser. Parce qu’ils ont toujours existé. Parce qu’ils seront encore ici et ailleurs. Parce que c’est de vides en pleins que l’on chemine pour rencontrer l’équilibre. Et pour faire de cet équilibre un silence qui s’ébruite.

Et dans les silences ébruités, les mots reconnaissent la vie. La vie reconnait ses mots. Elle leur donne une force qui les propulse. La propulsion se mue et devient le mouvement, la roue qui tourne. La vie. La galaxie.

Entre les pages et les montagnes, le trajet parallèle prend son sens.

Jusqu’au prochain embranchement. Jusqu’à la prochaine roue.

À son aurore

À son crépuscule

« Play the Long Game »

« Comme la nouvelle année approche et que nos esprits se tournent, inévitablement, vers les résolutions, je me souviens que la plupart d’entre nous surestimons ce que nous pouvons accomplir au cours d’une année. De même, nous sous-estimons ce qu’il nous est possible de réaliser dans le cadre d’une dizaine de ces années. En d’autres mots, play the long game ».

Rich Roll

Je me souviens des cendriers et de la cafetière, toujours pleins. Des silences. Des éclats de voix aussi, ceux qui marquaient les moments de débordement. De la personne qui nous gardait, moi, mon frère et ma soeur, d’un peu trop près. De la voiture, au garage, à l’intérieur de laquelle ma mère tentait de se perdre, plongée dans les vapeurs toxiques.

Je me souviens de détails que j’aurais souvent préféré oublier. Certains m’ont échappé, probablement accrochés au baluchon de mes deux ou trois premières années d’existence…

Avec le temps, la conscience de la fragilité de nos vies m’a heurtée. Je ne m’en faisais pas trop pour la mienne, mais pour celle de mes proches. Voir ma mère, puis mon père tomber. Choisir l’anorexie comme porte de sortie, alors que je n’arrivais pas réellement à exprimer. Faire de l’hypertension et de la colite ulcéreuse des ultimatums en regard d’un besoin de transformation. Entendre, au téléphone, que mon frère, puis ma soeur avaient tiré sur le fil de leur vie pour le débrancher. Lire que deux de mes oncles, parmi quelques autres, avaient fait ce même choix. Chercher le sens là où il ne semblait en demeurer aucun…

Les images du passé ont toujours une teinte particulière. Cette teinte, on la façonne, avec le temps, avec les impressions qu’il en reste, les réparations, les guérisons.

J’ai appris à peindre, à dessiner ces images. À les écrire, en secret, puis en partage. J’apprends encore à en parler lorsque c’est pertinent. Je ne l’apprécie pas nécessairement, mais la promesse de moments légers, de fous rire et d’instants pleinement savourés me permet de croire que c’est une bonne chose.

Toucher la santé. Pardonner. Aimer.

L’année 2020 s’est présentée avec ce cadeau qu’est l’appel au changement. Elle a soufflé sur les bougies de l’introspection. Elle a offert un regard perturbant, mais également propice à grandir. Je n’avais pas anticipé que la santé me filerait entre les doigts. Que la sensation de perte prendrait le dessus. Que je laisserais la fatigue me convaincre que j’en avais assez de lutter. Parallèlement, aujourd’hui, je ne crains plus la mort, mais il m’arrive de craindre la vie, ce que nous choisissons d’en faire. Il me semble y avoir tellement à cultiver, aider, changer, contribuer pour que puisse fleurir, plus amplement, notre humanité.

Je n’ai plus envie de lutter; j’ai envie d’accueillir. En nourrissant la volonté d’aider mes enfants, comme mon prochain, à franchir l’inusité. En nourrissant l’espoir de reprendre le dessus, de corps, d’âme et d’esprit. Pleine. Prête à avancer. En refermant le livre du passé.

À l’aube de cette année 2021, celle que d’aucuns attendent impatiemment, je me penche sur le dixième manuscrit que je viens de compléter. Mon onzième livre. Je n’ai aucune certitude quant à « son chemin de vie », mais je sais qu’il représente un passage. Un collègue coureur écrivait récemment : « C’est l’espoir qui nous garde en vie ». J’y ajouterais la foi; celle que chacun peut illustrer comme étant la sienne, qu’on parle de l’Univers, de nos grandes approches philosophiques, religions ou idéologies quelles qu’elles soient. Du rêve aussi.

L’espoir, la foi et le rêve.

En faire des histoires à raconter. Des livres à partager. Des aventures à vivre, au-dedans comme au-dehors. Trouver la direction qui leur permet de se muer en projets, en objectifs, en plans, en visions. Aider son prochain. Et suivre les tracés pour retrouver la piste de la douceur, du rire, de la bonté. De ce qui, peut-être, s’habille en bonheur, comme si la terre goûtait le ciel.

Comme si le temps n’existait plus que dans les espaces où l’on contemple celui ou celle que l’on est devenu, entouré(e) de tous ceux que l’on croise et qui nous permettent, jour après jour, de devenir une meilleure personne, un être empreint de bonté, de chaleur.  

Play the long game – Parce qu’autrefois, je n’avais aucune idée de ce qu’il me faudrait parcourir et franchir pour en arriver à aujourd’hui.

Play the long game – Parce que c’est encore un pas à la fois qu’on peut y arriver.

Play the long game – Parce que je choisis de croire que ces mêmes pas sont voués à créer une oeuvre : le tableau des passages que nous aurons empruntés.

Play the long game – Et vous?

En vous souhaitant une douce transition vers 2021,

Isabelle

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La liberté

« Pour Kim Thùy, le bonheur et le plaisir passent aussi par la liberté : « C’est la comprendre, l’assumer et savoir quoi en faire. Il m’a fallu beaucoup de temps pour y arriver, explique-t-elle humblement. C’est à l’âge de 50 ans que j’ai saisi la liberté du bonheur et toute la légèreté que cet état nous procure. La liberté donne le bonheur et le bonheur donne la liberté. C’est comme si la liberté se traduisait par la confiance de se dire qu’on peut se laisser aller, qu’on peut laisser la vague nous transporter ». »

Le Devoir

Franchir la ligne d'arrivée

Ce matin, chez moi, le thermomètre indique onze sous zéro. Je l’observe, par la fenêtre, le dos accolé à cette chaise qui se prélasse tout près du feu de foyer. La neige habille le sol et j’ai bien l’impression, cette fois-ci, qu’elle s’assurera de le garder recouvert. Qu’elle invitera, à court terme, son manteau, puis son univers blanc, à cohabiter avec nous pendant quelques mois. Sa beauté et sa simplicité demeurent. Sa complexité aussi, compte tenu de ce qu’elle appelle en adaptation, en préparation, en garantie d’isolation. Au Québec, nous sommes culturellement préparés. C’est une réalité à laquelle nous faisons face depuis toujours. Et pourtant…

Se dire, laisser la vague nous transporter. Être, avec toutes ses déclinaisons, celui ou celle qui se permet de piétiner au sol, d’étendre les bras au ciel et d’avancer en transparence. En authenticité. Souligner le temps comme s’il se pouvait qu’il n’existe plus pour en faire un souvenir heureux. Prendre un instant pour remercier. Faire de ce qui nous émeut, de ce qui nous touche, une direction. Trouver un projet inspirant et plonger à grands renforts de créativité afin de lui permettre de s’épanouir avec soi, avec nous. Tant et tant de gestes, de postures, d’actions voués à souligner l’importance des petits comme des grands moments.

Depuis quelques semaines, j’explore les possibilités d’exil, à la recherche des vagues, des palmiers, de la chaleur. D’un souffle qui m’apparait plus doux. Paradoxalement, lovée sur ma chaise, auprès du feu, je constate que la chaleur peut se faire présente chez nous aussi. Que la douceur s’exprime à travers les choix qui sont les miens. Que mes valeurs, au même titre que nos routines de cette année, font les montagnes russes, simulant l’épreuve. Lorsque les temps sont particuliers, lorsque la vie bouscule, les remises en question sont susceptibles de s’entrechoquer, elles aussi. Le corps parle. L’esprit parle. Les émotions imitent la neige. Il devient difficile de passer outre. Comme si faire fi de ce qui se trame, au-dedans, éloignait.

S’éloigner, en temps réel ou dans l’espace virtuel, peut s’avérer précieux. S’éloigner, mais pas s’éteindre. Parce qu’on ne peut éteindre la neige. Parce qu’elle fait partie de nos moeurs, dans une certaine mesure. Elle nous rappelle à ce qui compte, à ce qui importe. Le bonheur qui habille la liberté. La liberté qui est garante du bonheur. Je le ressens lorsque je m’immerge dans l’univers de l’écriture, lorsque je deviens un avec la nature, lorsque je cours et que j’explore mes capacités, que je découvre la force de nos montagnes, de nos forêts, de nos lacs et de nos océans. Lorsque je vois grandir mes enfants, que les sourires se dessinent, dans l’ouverture, là où j’entends des éclats de rire. Lorsque je me laisse inspirer et que je permets à la petite voix de mon intuition de prendre sa place. Lorsque je rêve d’aventure et d’expéditions, de petits gestes qui pourront, peut-être, contribuer à changer le monde, nous portant à nous sentir de moins en moins isolés. Des gestes qui deviennent légion, pour lesquels on se tend la main dans une ronde dépassant les frontières, les limites de nos raisonnements. Des gestes résonnants.

Courir et écrire la terre, dans un bouquet de neige ou à l’ombre d’un palmier, en faisant fi du temps.

Écrire et courir la terre pour faire une différence, pour que se tissent des liens propices à transformer le cours des choses, à mettre sur pied des projets, des actions voués à faire une différence.

Histoire de franchir la ligne d’arrivée autrement, avec la conscience qu’il y a tant à être et à faire. Que le pont se fait en permettant au bonheur, à la liberté, de prendre place. D’exister, en soi.

Et je rêve de cet instant où nous saurons que nous sommes légion ayant au coeur ce bonheur, cette liberté. Pour que le monde change, encore. Un pas à la fois

Et je rêve de cet instant où je traverserai la ligne de mes cent ans. J’aurai le sourire aux lèvres, en portant le bonheur, le souhait d’avoir fait une différence. En continuant de caresser l’espoir pour les prochaines générations. Pour qu’elles aient ce même bonheur au coeur, dans la confiance que le monde puisse grandir avec elles, toujours meilleurs. Pour la faune, pour la flore, pour l’environnement et pour l’Humanité.

Et si on en parlait? How will we reach for each other?

À la maison, j’ai deux enfants. L’une se sent complètement dépassée par les événements; elle n’en peut plus. L’autre me parle de la mort, de l’angoisse face à celle-ci; elle m’exprime le parallèle qu’elle fait entre ce qui se vit en ce moment et les épreuves que nous avons traversées au cours des dix dernières années. Elles ne sont pas encore adultes. Elles n’ont même pas l’âge de conduire. Dans ce logement qui nous abrite et que nous devrons quitter bientôt, je me rappelle que nous sommes privilégiées. J’éprouve de la gratitude et pourtant, les remises en question surgissent. Les nuits de sommeil sont courtes. Lorsque celui-ci nous emporte, son ciel tangue. Les matins s’embrument…

Je m’étais promis de faire abstraction de commentaires ou d’en ajouter quant à ce qui se vit, socialement, de nos jours, compte tenu du fait que nous sommes déjà surchargés d’information comme de désinformation. J’ai l’impression qu’il peut s’avérer assez aisé de juger, d’interpréter, de sombrer dans un état qui s’éloigne de l’équilibre. On m’a d’ailleurs demandé, à certains moments, de me positionner, de prendre part à nos mesures (comme tout le monde – je m’y tiens; nous nous y tenons) et de me faire l’avocate d’une position ou d’une autre, rôle que je ne prendrai pas. Toutefois, je ne peux pas passer sous silence ce que j’observe et qui nous touche les uns les autres.

J’observe qu’il y a beaucoup de confusion, de dissonance, que ceux qui en souffrent ne sont pas nécessairement alités ou en difficulté respiratoire, mais qu’ils sont de plus en plus nombreux. Et ça me préoccupe particulièrement quand on parle de notre jeunesse, quand je le vois chez mes enfants…

Pour être franche, il y a une partie de moi qui en avait déjà son lot bien avant l’avènement de cette crise. Que nous soyons plus ou moins bien nantis, il me paraît évident que nous avons encore beaucoup à faire pour améliorer le monde. Pour prendre soin des gens. De nous-mêmes, de la nature, de nos environnements intérieurs et extérieurs. Sur le plancher des vaches, j’appellerais ça un « wake up call ». Un autre.

Demeurer active/actif, faire du sport, méditer, écouter de la musique apaisante (ou stimulante), trouver des façons de se sentir aligné(e), en équilibre, de se reposer font partie des essentiels. J’ai exprimé, il y a quelque temps que je me sentais anxieuse face à l’ensemble de la situation. Que je réalisais que cela m’affectait beaucoup plus que je ne l’aurais voulu. Par vagues. Avec la fatigue accumulée, très certainement. À la réflexion, ce qui me préoccupe n’est pas la maladie. Loin de moi l’idée de décrier quoi que ce soit en lien avec nos politiques ou de minimiser ceux qui en sont ou qui en ont été atteints, rassurez-vous. Mais je ne peux pas faire abstraction de l’ampleur de nos réactions, des dommages collatéraux en regard de ce tout, de cette crise.

On peut être témoin de formidables mouvements, de ceux qui nous élèvent, comme d’initiatives créatives. J’ai pris part à plusieurs d’entre elles; j’en ai même initié dans ma région. Et j’y crois encore. Parce que ça nous fait du bien. Parce que nous avons besoin les uns des autres. Il émerge toujours, de l’adversité, des gestes, des mots, des expériences formatrices, empreintes d’humanité. En même temps, à l’instar du Ying et du Yang, certaines de nos actions, de nos réactions sont caricaturales. Je vois, j’entends et je lis le récit d’expériences qui tournent autour de l’ignorance, du silence, de la violence, de l’intimidation, de la peur. Peur de l’autre. Peur de vivre. Mal de vivre aussi…

J’ai également conscience que ces comportements n’ont rien de nouveau et qu’ils faisaient partie de nos réalités bien avant la crise. Mais constater qu’ils affectent de plus en plus nos jeunes, nos clientèles à risque, nos ainés comme tout autre individu vulnérable me fait l’effet d’une bombe dont le gaz s’échappe lentement et sûrement. Oui, ils sont résilients, ils s’adaptent, savent être forts quand il le faut. Mais personne n’est sans faille.  Ils ont le droit, eux aussi, d’exprimer leur vulnérabilité. D’en avoir assez. De chercher mieux. J’en conviens : nous sommes choyés, malgré tout, en regard de nombreuses autres nations, de multiples modes et milieux de vie. Nous sommes éduqués. Nous mangeons. Avons accès aux soins médicaux de base, pouvons aspirer à nous réaliser sur le marché du travail et plus encore.

Je suis une femme. Les rôles de mère, de créative, d’athlète, d’ambassadrice, de conseillère et j’en passe font partie de mon quotidien. D’ailleurs, depuis un certain temps, je me débrouille en faisant de l’entretien ménager lourd. Avec tout mon respect pour ceux et celles qui oeuvrent dans ce secteur, je vous partage ici une infime portion de ma routine professionnelle du moment.

Voici : sur mon lieu de travail, de nombreux pièges ainsi que des trappes ont été disposés un peu partout pour gérer la présence des souris (le site est situé en forêt). Les pièges visent, dans un premier temps, à isoler celle qui y entre, puis, comme elle ne peut pas en ressortir, elle s’affaiblît graduellement, se déshydrate et…meurt. Lorsque je vois l’un de ces objets, je m’empresse de l’ouvrir. J’espère pouvoir aider la petite bête et la remettre là où elle profitera de son terrain, libre. Parfois, j’ouvre la boite de métal et j’en trouve une toute recroquevillée, les yeux fermés. Elle ne bouge plus du tout, pas même une moustache. Je prends alors délicatement le contenant et je descends les marches du balcon de l’installation où je me trouve pour aller lui offrir une sépulture en toute simplicité, auprès d’un arbre. Chaque fois, j’en ai le coeur tout retourné…

Vous me direz qu’il ne s’agit que d’une souris. Malgré tout, à mes yeux, elle compte. Parce que nous sommes tous et toutes des êtres vivants. Pas de la même espèce, mais tout de même. À chacune de mes interventions, je me demande jusqu’à quel point nous aurons le courage d’être solidaires. D’être présents les uns pour les autres, en dépit de nos opinions, de nos choix, de nos croyances. Parce que nous pouvons tous incarner tantôt la souris, tantôt la main qui aide. Quelque soit notre provenance ou notre statut, ça compte.

Nous ne serons peut-être pas en mesure de tirer tout le monde d’affaires, de sortir de la boite sans une intervention externe. Une intervention de géant ou de souris. Mais j’ose espérer que j’aurai et que nous aurons assez d’humanité pour reconnaître que les appels à l’aide ont toujours leur importance et que la valeur qu’on leur accorde peut dépasser, de loin, cette conception que nous avons de ce qui va ou ne va pas. Parce que nous pouvons faire une différence, d’une façon ou d’une autre. Parce que la santé, c’est aussi mental. Qu’on se le tienne pour dit.

Garder le phare

“When the five senses and the mind are stilled, when the reasonning intellect rests in silence, then begins the higher path ».

The Katha Upanishad

Dans le sillage de la course…choisir de troquer son chapeau de coureuse pour celui de gardienne de phare.

Pré-miss

Samedi, six heures du matin. Anne et moi sommes en train de faire les quelques gestes qui nous conduiront au départ de cette prémisse, celle que l’on a décidé de nommer « pré-miss », accompagnées de son conjoint, Sylvain. Je me suis levée à quatre heures, sans penser à me rendormir, puisque, de toute façon, je n’y étais pas vraiment parvenue la veille. Le départ de la maison et l’arrivée à Bromont s’étaient effectués sans encombre. Je ressentais, toutefois, quelque chose d’étrange depuis plusieurs jours, sans pouvoir identifier de quoi il s’agissait. Au cours de la soirée précédant le départ, alors que je me disputais avec ma grande – essentiellement parce que je n’avais pas été à l’écoute de ce que je ressentais – je m’étais promis, dorénavant, de m’écouter. Je l’avais oublié.

Samedi, six heures quarante-cinq à nos montres, le regard rivé sur la fenêtre. Quelques coureurs étaient sur le point d’arriver afin de parcourir, eux-aussi, un certain nombre de boucles. Anne nous avait proposé un tracé en huit, constitué de deux d’entre elles. Le terrain m’était inconnu, mais on m’avait renseigné quant à son allure et je savais qu’il allait être facile d’y courir. L’objectif était de compléter seize boucles, soit une grande et une petite, pour faire le compte de 160 km. L’équivalent du Bromont Ultra. Entre les deux boucles, le ravito-maison nous permettrait de faire le plein et de voir à nos besoins personnels.

Les racines

Ce projet avait été initié alors que la vague d’annulation des dernières courses de la saison, encore prévues au calendrier, avait commencé à prendre de l’ampleur. Les plans de tout-un-chacun s’étaient déjà vu bouleversés, depuis le printemps, alors il paraissait tout à fait logique de s’y attendre. En temps de crise, les motivations et les raisons de parcourir un tracé se sont vus revisités. Ici, alors que je voulais offrir ma course à ces femmes et ces filles qui parcourent la vie d’une façon bien à elles, ayant ciblé l’organisme Fillactive, huit intentions revêtant un sens particulier ont aussi été mises sur la table -ou sur la carte- pour chacune des doubles boucles à parcourir : l’audace et la fougue, l’énergie et la créativité, l’impermanence, la foi, la résilience, la volonté, la patience pour terminer avec l’épanouissement. Nous voulions aussi transporter, en pensée, chacun des coureurs, chacune des coureuses ayant prévu participer au Bromont Ultra de cette année. En toute simplicité, entre les arrêts au ravito-maison.

Le départ

 À sept heures, quelques secondes après une petite vidéo annonçant le départ, nous avions rejoint l’embouchure de la C1, la première piste à emprunter. Le rythme me paraissait bon et l’entrain était au rendez-vous. Je découvrais un tracé qui me rappelait les longs trajets que j’avais parcourus sur route. Il y avait bien de la rocaille et une nature automnale, mais le parcours ne surprenait pas par sa technicité. Ce choix avait été fait en connaissance de cause. L’idée était de rendre efficace le mouvement, d’aborder le défi autrement. L’air ambiant était chaud. On annonçait de la pluie, mais elle ne semblait pas pressée de nous rendre visite.

La douleur, elle, par contre, s’était manifestée très rapidement. Ce que j’attendais aux abords du quatre-vingtième kilomètre avait pris sa place dans mes muscles, dans mes articulations, affectant aussi l’affluent de circulation vers l’un de mes pieds, dans la première dizaine. Je me concentrais sur chacun de nos pas, puis des miens, laissant aller ma tête à ses pensées. Je jongle habituellement assez bien avec la douleur, mais ici, dans cette piste où je m’étais donné pour mission de porter des intentions, sa place me ramenait au fait que j’avais choisi de faire abstraction de ma fatigue, de mes blessures, de ce que m’avait exprimé l’une de mes filles, puis l’autre. J’ai vu passer le train de l’anxiété. Plus le temps filait, plus il m’apparaissait clair que j’avais fait le choix de ne pas m’écouter, encore une fois. Pour aller plus loin, pour offrir ce que j’estimais être le meilleur pour tous. À la troisième double boucle, Anne était loin devant. Marcher devenait de plus en plus douloureux et je me demandais comment faire la transition vers le pas de course. Une migraine, enfin, pointait sa baguette vers les creux, entre mes sourcils.

L’aventure

Une course est une aventure. Tout y est possible. Comme dans la vie, on aborde les étapes qu’elle nous présente avec ce qui nous habite, ce qui nous appartient, ce que l’on choisi de transporter. J’ai réalisé, à ce stade, en parcourant ce tracé, qu’une partie de moi était ailleurs. Que le fait de m’écouter pouvait impliquer une autre forme de participation. Je n’avais pas envisagé l’abandon. Ici, pourtant, je ne pouvais me permettre de marcher près d’une centaine de kilomètres. Je n’avais pas cette liberté, en termes de temps, et je n’en n’avais pas non plus envie. Le fait de le reconnaître me demandait une bonne dose d’humilité.

Une course est une aventure. En terminant ma troisième boucle, j’ai fait le choix, pour la première fois, de troquer mon chapeau de coureuse pour celui de soutien. De garder le phare (image que Sylvain m’a partagée).  En terminant cette troisième boucle, j’ai arrêté ma montre et je suis rentrée au ravitaillement afin de me préparer pour l’arrivée d’Anne. Je n’avais pas faim et mon corps semblait venir d’ailleurs, mais je savais, alors que je voyais à remplir la bouteille d’eau, que ce choix était nécessaire.

Le phare

Éventuellement, Anne est rentrée et j’ai tenté d’être aussi alerte, aussi présente qu’il était nécessaire. Je n’avais pas trop de mots et j’hésitais à parler de ma condition. Je voulais être présente pour qu’elle puisse continuer, avec Sylvain, d’enchaîner ce périple vers ce qui était voué à être bien plus qu’un bon chronomètre. Je reconnais qu’une partie de moi se sentait quelque peu éberluée d’avoir ainsi modifié la trajectoire. Un moment à la fois, je me suis concentrée sur ce qui se passait au-devant, sans questionner le passé.

Alors qu’Anne, venant de compléter une boucle en solo, à la mi-noirceur, en entreprenait une autre, que Sylvain mettait au lit leurs marmots, j’ai pris la route pour faire une escapade à la maison, vers mes filles, afin de les serrer dans mes bras. J’ai tâté le pouls, réalisé qu’elles allaient bien et j’ai repris la bretelle vers Bromont pour être de retour, dispo, avant l’arrivée de l’incroyable ultramarathonienne qui avançait maintenant sous la pluie avec ses ondées et son tonnerre. Anne avait couru pendant près de deux heures trente sans se ravitailler et la station d’arrêt arrivait à point. Étirements, vêtements chauds, provisions, collation et breuvages s’étaient enchainés assez rapidement et elle avait fait fi de la douleur pour repartir avec Sylvain. Je m’étais installée sur mon tapis de yoga, l’oreille aux aguets, prête à toute éventualité.

Une seule et unique direction

La trajectoire avait quelque peu varié au cours des dernières heures, mais elle n’avait pas corrompu la volonté de courir. On sentait que la fin du parcours approchait. La dernière vingtaine de kilomètres allait se faire en contrebas. À cette heure, je ne savais pas s’il fallait s’attendre à un alignement sans pause. Éventuellement, Anne avait franchi la porte, transie de froid, pour m’annoncer qu’il ne restait plus qu’une boucle à compléter. À demi endormie, j’ai enfilé mes espadrilles, mon manteau, mes gants et me suis assurée d’avoir une lampe frontale fonctionnelle (l’expérience m’a appris que celle-ci pouvait s’avérer assez cruciale quand on voulait avancer). Il était quatre heures trente du matin. Nous avons franchi la porte pour sortir une dernière fois, à près de zéro degrés et plein d’étoiles. Les sentiers du Mont Oak, constituants de la deuxième des boucles d’origine, étaient remplis de feuilles. Le sol offrait une bonne adhérence même si la pluie avait été continue au cours
des dernières heures. Les quelque sept derniers kilomètres ne l’avaient pas invitée et nous progressions en continu, lentement.

BU jusqu’au bout

Au petit matin, sous la barre des vingt-quatre heures, Anne complétait son 160kilomètre. Sa constance, sa résilience et sa volonté auront réussi à transporter, d’un cadran à l’autre, un baluchon rempli d’intentions, de pensées et de présence. Sylvain, à son arrivée, a doucement pris le relais pour assurer une transition vers la chaleur, le repos et le retour à la famille. Le phare avait joué son rôle. J’ai accroché ma lanterne, puis, en les saluant, j’ai pris la direction d’Orford, histoire de prendre soin de ma famille. En arrivant, j’ai allumé un feu. Je m’y suis assise, après avoir préparé la cuisine pour le déjeuner. La journée s’amorçait tranquillement. Je me suis promis de l’accueillir, un moment à la fois, en paix. Les yeux fatigués, le corps emprunté, mais le coeur rempli de reconnaissance pour l’expérience, pour ses apprentissages.

Photo: Arielle Audy Bernier

L’histoire d’un instant, j’ai apprécié le fait d’avoir
pris la décision d’écouter les signaux que je percevais. Puis, ma fille est venue s’asseoir à mes côtés, auprès du feu. J’ai eu l’impression d’entamer dimanche comme on entame un nouveau cycle.
Avec gratitude.

Higher Path