La lumière et l’hécatombe

Une ligne de départ toute simple, en bordure de la Zec des Martres, au point d’entrée d’un territoire sauvage. La direction : montagnes à répétition, falaises et forêt boréale aux airs de fin d’été, un territoire où la chasse semble reprendre ses droits, avec septembre. Une fine bruine déposée sur nos joues, rapidement évaporée par des éclaircies presque rythmées, apaise les présences. Les sourires se font légion. Une fébrilité papillonne bien dans l’air et aujourd’hui, je me sens calme, même sereine. L’angoisse du départ ne fait pas partie du tableau. J’ai réussi à dormir, à méditer et je me demande si c’est normal…La normalité, dans le monde de l’ultra tout existe-elle? N’est-elle pas plutôt relative?

Plan d’alimentation à la dérive

À midi quinze, j’ouvre une canette de Red Bull. Stephan, un collègue du Saguenay, me demande si j’en ai l’habitude. En rigolant, je lui réponds que c’est un premier essai et que je fondrai sur les cabinets de toilette (ou en forêt) dans l’éventualité où ça n’irait pas. Quelques minutes se passent et nos pas martèlent le sol. Le peloton s’étire un peu. J’observe chacun dans son élan, puis j’entends une personne qui s’écroule sur le bas côté, suivie de l’intervention de coureuses se trouvant, quelques secondes auparavant, au-devant le peloton. Ressentir une vague d’émotion à couper le souffle, fouler le sol à nouveau en tentant d’analyser l’événement et tenter de poursuivre ma route se bousculent en quelques secondes, lesquelles deviennent des minutes, puis éventuellement des heures.

La nausée qui s’est manifestée peu de temps après mon départ s’est faite intermittente, puis ponctuelle et enfin assidue. Je ne saurai pas si le Red Bull, le contact de l’anxiété, la fatigue ou encore toutes ces réponses ont contribué à l’alimenter, mais son aspect plus que tangible en a fait une donnée surprise à laquelle je n’avais prêté aucune attention pendant la phase de planification de la course. Au terme d’un parcours que je réaliserai en vingt-deux heures plutôt que les dix-huit estimées, je n’aurai pu avaler que quelques gorgées de bouillon, une barre Naak, une poignée ou deux de noix, quelques pastilles de sel, quatre tranches d’orange et trois mini boules de riz, à vingt kilomètres de l’arrivée. L’hydratation aura été privilégiée pour tenter de poursuivre debout, avec de l’eau, un quart de tasse de café et environ une tasse de Coca Cola (alliée aux boules de riz, pour faire passer le tout). Bref, prendre conscience de cet aspect me rappelle à quel point il est important et que peu importe nos objectifs, il demeure que le « carburant » joue un rôle assez primordial. 

Connexion nature

Gravir la première section, dans le secteur du Lac à l’Empêche, présente la richesse du territoire et nous permet déjà d’observer pour voir au loin. Les yeux grands ouverts par l’émerveillement et la poitrine compressée par une envie de vomir, donc, je contemple l’univers de contradictions qui s’offre à moi.

Peu avant le premier point de ravitaillement, je croise une collègue mal en point. Ce nombre s’en va croissant avec les kilomètres, comme s’il se produisait quelque chose d’inexplicable. Les abandons se multiplient alors que les sentiers s’ouvrent à nous, offrant pourtant une perspective assez unique : parfois touffue et dense en aval et ensuite presque désertique, bordée de lichen blanc, de rêves de bleuets (plants sans fruits), de thé du Labrador en amont, la nature impressionne. 

L’énergie alterne avec la nausée et ces moments où je peux me laisser aller à danser (courir avec élan) dans les sentiersme paraissent d’autant plus précieux. Je saisis chacun d’entre eux. Ils m’enivrent et me permettent de croire en ma capacité de continuer. Momentanément plongée dans cet élan, je bifurque vers un chemin forestier qui, je l’apprendrai un ou deux kilomètres plus tard, ne fait pas partie du sentier. J’aurai fini par m’en rendre compte en réalisant qu’il n’y avait plus d’empreinte au sol, que les rubans roses n’existaient plus et que la carte d’Ondago indiquait mon point bleu (ma position) sur une courbe de niveau (indice topographique) qui ne correspondait pas du tout à celles qui se trouvaient le long du tracé enregistré. En faisant demi-tour, je me sentais un peu exaspérée, mais aussi reconnaissante d’avoir eu en main le nécessaire pour retracer mon chemin.

Ondago

La montée des Morios, l’un des joyaux situés sur notre trajectoire, se fait efficacement. Les conversations des coureurs qui m’entourent tournent autour du mal de cuisses et de l’effort que représente une telle ascension. Nous en avons encore quelques-unes à prévoir et bien que le soleil, avec un bon gros ruban de vent, nous gratifie de sa présence au sommet des Morios, il me parait fort probable que la nuit risque de paraître longue pour plusieurs. Atteindre le ravitaillement de la Marmotte est un plaisir et bien que je ne sache pas trop quoi manger, j’apprécie le fait de croiser plusieurs visages connus, dont Cécile, Marline et Tania. 

Sensations sans invitation

Poursuivre le chemin, avec la fin du jour, amène son lot de sensations parmi lesquelles la nausée reprend ses droits plus rapidement que je ne l’aurais voulu. La montée de la noyée, éventuellement la Chouette, où Béatrice nous attend avec un carré de chocolat, puis les Hautes-Gorges se font dans l’obscurité. La nature respire la vie et je croise successivement, comme pour adoucir l’envie de vomir, un énorme porc épic, un renard, un lapin, deux perdrix, un crapaud et bien sûr, quelques coureurs. L’esprit de l’abandon se fait de plus en plus sentir. J’y réfléchis en alternant course et marche, en ratant encore quelques embranchements vers lesquels je me réoriente, heureusement, plus rapidement qu’en pleine journée. Voir des gens que j’aime et que j’admire décider de se retirer me fait réfléchir. Ces cent vingt-cinq kilomètres constituent un trajet stimulant et bien que la nature me paraisse parfois hostile ici, la vie qui l’habite me fait bien réaliser que sa beauté nous dépasse. De loin. Est-ce suffisant pour continuer d’avancer? La question me semble plus que pertinente, comme il ne s’agit pas de la première fois que surviennent des difficultés en course. Y pallier signifie continuer d’avancer. Mais des questions me taraudent : est-ce que je ne devrais pas tout simplement arrêter de courir? Pourquoi vivre du stress? Est-il sain d’avoir mal et de continuer en ayant conscience de la douleur et des conséquences qui pourraient en découler? Ne devrais-je pas plutôt prêter l’oreille à cette voix qui me parle de repos, de plus en plus fort, depuis des mois, voire des années?

Réflexions, rencontres au pas de course, de marche, puis en station immobile alimentent mes pensées. Parmi les rochers d’un formidable sentier en single track, l’équilibre me fait soudainement défaut et j’ai la sensation de perdre le contrôle de mon corps. À droite, en angle vers les rochers, puis à gauche, sans parvenir à vraiment réajuster la courbure. M’asseoir devient un impératif. Tenter de croquer quelques noix, souffler quelques mots au passage de Marie-Ève, penser à mes collègues, Anne et Martin, que j’aimerais bien voir me dépasser, histoire de me rassurer un peu font partie des préoccupations. Et puis le motto se lève : je veux finir cette course « agréablement » et recevoir mon Opinel. Le temps n’existe plus; la montre devient invisible, la respiration prenante et je compte les kilomètres comme s’il s’agissait de fèves magiques me permettant de retrouver le bon chemin.

Le ravitaillement du Coyote est synonyme d’abandon, encore une fois, alors j’y passe rapidement en ayant toujours en tête l’idée de ne pas oublier le repos. Quatre-vingt-trois kilomètres (environ quatre-vingt-sept avec les détours) sur cent vingt-deux; plus qu’un marathon à parcourir. Gestion de la frustration de ne pas parvenir à me sentir efficace, nausée et soubresauts d’équilibre fragile me traversent tour à tour. Le jour qui pointe son nez et le soleil me font penser à tous ceux et celles qui se sentiront peut-être soulagés de les voir s’installer. Nos lampes frontales s’éteignent, mais pas nos pas. Et je me répète que je veux finir la course « agréablement », juste pour déjouer l’attention vers quelque chose de plus léger, quitte à m’allonger à l’arrivée. À la dernière croisée, Sarah ainsi que plusieurs autres bénévoles encouragent à grands renfort de sourire, comme tous ceux et celles dont j’ai vu le visage pendant la course.

L’arche 

Les derniers kilomètres de route de terre et de vallons sur terrain ouvert me demandent une volonté particulière. Contrairement à de nombreuses sections franchies sur le parcours, ils n’ont rien de bien technique. Mon corps est suspendu aux grammes de sucre que le Coca Cola me permet de laisser couler, subrepticement, dans ma gorge. Et je trottine vers l’arrivée avec émotion. La lumière et l’hécatombe se font miroir ; parler me fait du bien. Allongée au sol, dans le gravier, je me promets de faire du repos mon allié, mon partenaire. Quinze heures de sommeil se passent et je reprends la route en compagnie d’Anne, la Valkyrie. Nous nous ancrons à l’une des poignées du quai de St-Siméon, histoire d’assurer un retour prochain dans cette région, pour l’UTHC. Parce qu’il est hors de question que je n’y retourne pas.Pour l’absence de dérive, pour une meilleure connexion et pour que les sensations s’invitent autrement. C’est probablement ce qu’on appelle « Find beauty into brokeneness* ».

Au final, le nombre de kilomètres que l’on parcoure ne témoigne peut-être pas nécessairement de la valeur ou de l’importance d’un défi. Ce qui reste pourrait encore et plutôt s’inscrire dans le sens de ce qu’on en retire au bout du compte, de ce que nous en ferons.

Pour ici, pour plus tard, pour toutes les prochaines étapes et pour toutes ces fois qui suivront, à la course comme à la vie.

Merci à l’organisation, à tous les bénévoles, à l’équipe aux communications, à l’équipe médicale, aux amis.es, à Anne, Josée, Sophie, René, Michel, Vanessa et Cyane, Martin et bien d’autres. 🙏

Merci à toutes les coureuses et tous les coureurs qui ont fréquenté, plus ou moins longuement les parcours, et qui nous inspirent. Merci pour votre ouverture et vos belles présences💐

St-Siméon et sa poignée

*Rich Roll

À tout bientôt🦋

L’esprit du trail et la solidarité

Photo: SolidariCourse

L’esprit du trail, c’est comme une histoire qu’on ouvre et qu’on ne finit plus de lire…jusqu’à la vivre. On plonge dans ses images, on galope, on contemple et on s’y retrouve, parfois, à bout de souffle, mais repus. L’incursion peut durer quelques minutes, quelques heures, voire quelques jours. Et quand on en ressort, on se dit, bien souvent, qu’on y reviendra. Peut-être pas tout de suite, mais bien assez vite pour respirer encore un peu ou beaucoup chacun de ses passages. Il s’étend jusqu’à la route et teinte nos regards avec sa lentille sous un angle unique. L’esprit du trail ne s’essoufle pas, lui, et il semble nous unir les uns aux autres, aujourd’hui, alors que la montagne se fait lointaine et que les sentiers appellent les empreintes.

Physiquement parlant, en ce moment, il me manque. Après avoir récolté des bribes d’histoires, ici et là, je me suis replongée dans son étendue. Dans la couleur de ses expériences, au coeur de l’importance qu’elles revêtent dans nos vies. On décrit souvent la course comme une discipline individuelle. Elle l’est, de bien des façons. Mais elle évoque aussi une formidable toile de connexions qui se tissent au-delà des frontières, des barrières et des préjugés. Nous sommes reliés par nos passions, par nos intérêts, nos valeurs. Nous nous retrouvons sur les sentiers, au bas ou au sommet des montagnes, bien simplement vêtus, avec cet élan qui nous caractérise et qui forge celui ou celle que nous sommes. Je crois que la course et la course en sentier transforment. On peut certainement en dire autant de ce qui nous interpelle et nous fait grandir dans chacune des sphères de nos vies.  Empreint de ce qui reste. Comme une histoire qu’on ouvre et qu’on commence à lire…

Photo: Nico et Geneviève

Coureurs et randonneurs, Nico et Geneviève m’en ont longuement parlé. Actuellement logés dans les environs de Mirabel, ils sont sur les pistes depuis peu et ils s’investissent avec curiosité, engagés à aider. Ils ont rencontré Olivier Le Méner, de l’Ultra Trail Académie, il y a déjà un moment pour participer à ses ateliers, puis venir en aide en termes de préparation des lieux et des trajets de course. Pour eux, le trail est synomyme de voyage, d’opportunité de se connaître, de méditer, d’aller explorer ses limites et de travailler ensemble, en collectivité. Ils s’offrent volontiers pour contribuer, voir s’étendre les effets directs et colatéraux positifs d’une telle pratique. Humbles et enthousiastes, ils continuent d’explorer le monde de la course le coeur grand ouvert. Nico m’a exprimé y avoir retrouvé son chemin. Geneviève y dessine, pas à pas, le sien. J’ai l’impression que c’est une caractéristique commune des passionnés. On croise, ici et là, des personnes qui nous ressemblent et l’on reconnaît cette lumière dans les yeux de l’un et de l’autre. En toute simplicité. Prendre le temps de choisir les parcours qui nous animent, qui nous allument pour apprendre davantage, pour goûter les sentiers, pour y être, complètement. Comme une histoire qu’on ne veut pas terminer…

Photo: Ultra Trail Académie

Renée Hamel, coureuse d’aventure, m’a décrit cet esprit du trail comme un élément fondamental, lequel relie les gens. Qu’on se trouve dans son propre coin de pays ou que l’on atterrisse à l’Étranger, peut-être en terrain inconnu, le langage de la course et l’amour de l’aventure nous permettent, ponctuellement, de communiquer avec ceux et celles qui entreprennent ou qui souhaitent entreprendre ce à quoi nous aspirons. Qu’on parle d’une sortie de courte ou encore de longue durée, cet esprit appelle l’authenticité, la présence, le bonheur de bouger et de pouvoir être contagieux au-delà des frontières. Des moments qui se dessinent commes étant, à prime abord, des rêves devenus objectifs prennent l’aspect de souvenirs marquants et de perles que le temps n’effacera pas. Ils nous permettent de devenir, chaque jour, davantage celui ou celle qui rayonne par le simple fait de se permettre d’y être, pleinement. Je crois que ce sont aussi ces moments qui génèrent de nouveaux projets, lesquels seront tributaires de nouvelles rencontres, de nouveaux apprentissages et de surprises. À l’image de celles qui surgissent  lorsqu’on tourne la page d’une histoire.

Photo: courtoisie

À bien y penser, au fil du temps et des entrevues que je mène avec des coureurs de tous acabits, je réalise que cet esprit bien unique se porte toujours présent, d’une façon ou d’une autre. Que l’on s’affiche comme compétitif, participatif ou coopératif, on peut percevoir ce quelque chose, ce qui nous accroche, ce qui fait qu’on reconnait les visages d’un lieu à un autre, d’un moment au suivant. On peut en quelque sorte faire le pont entre ce qu’on vit au quotidien et ce qu’une expérience en course nous offre. L’un se transpose à l’autre. En continu. Enfin, je crois que c’est ce qui se produit lorsqu’on y accorde de l’importance. Lorsqu’on y retourne. La performance tout comme l’expérience suscitent un affect bien particulier. C’est ce qui rend riche et vivant cet esprit. Comme une histoire qui prend vie…

Récemment, l’opportunité de contribuer à une énorme vague humaine s’est présentée. On parlait de virtualité, de relais, de course, de marche, de sourires, de partage, de contribution, d’aide et d’implication. On parlait d’une équipe. Et surtout, de solidarité. J’ai été saisie par la force qu’un mot, suivi de mille et une actions, en concertation, pouvait avoir. Encore. La communication, comme la course, ont pris une place proéminente. Jour et nuit, d’heure en heure, pour avancer.

Simplement

Ensemble

En solidarité

Cet ensemble qui, me semblait-il, me manquait parfois; le solo devenu solidarité. Comme le loup et les oiseaux, les uns se relaient aux autres afin d’aller plus loin, de parcourir la distance et le temps qui font de nous des êtres humains. Des êtres reliés.

Autrement, pour un moment, avec tout un lot d’énergie et de soutien

Assise à la grande table de la maisonnée, alors que j’écris ces lignes, je viens de lire que nos parcs et nos aires en nature seraient bientôt à nouveau accessibles. Que je pourrai, par conséquent, embrasser la montagne avec autant de foulées que d’éclats de rire. Peut-être quelques larmes aussi. Et je pense, en même temps, à tous ces messages que l’on se partage, en ligne ou par la poste – j’ai repris goût à l’envoi d’une lettre avec un timbre, geste qui me paraissait presque archaïque il y a quelques mois. Il y a, dans ces élans de communication, dans cette vague humaine et humanitaire qui se lève, une formidable transformation. Pas à pas. Un sourire, une salutation, un aurevoir après l’autre.

Ma nature sauvage veut se fondre dans la forêt. En même temps, ici et maintenant, je ne peux qu’honorer la grandeur de ce que j’observe, par-delà les claviers.

Vivement les accolades

Remplies

Repues

Prêtes pour une nouvelle histoire

Photo: Tour du Lac Memphrémagog

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