La lumière et l’hécatombe

Une ligne de départ toute simple, en bordure de la Zec des Martres, au point d’entrée d’un territoire sauvage. La direction : montagnes à répétition, falaises et forêt boréale aux airs de fin d’été, un territoire où la chasse semble reprendre ses droits, avec septembre. Une fine bruine déposée sur nos joues, rapidement évaporée par des éclaircies presque rythmées, apaise les présences. Les sourires se font légion. Une fébrilité papillonne bien dans l’air et aujourd’hui, je me sens calme, même sereine. L’angoisse du départ ne fait pas partie du tableau. J’ai réussi à dormir, à méditer et je me demande si c’est normal…La normalité, dans le monde de l’ultra tout existe-elle? N’est-elle pas plutôt relative?

Plan d’alimentation à la dérive

À midi quinze, j’ouvre une canette de Red Bull. Stephan, un collègue du Saguenay, me demande si j’en ai l’habitude. En rigolant, je lui réponds que c’est un premier essai et que je fondrai sur les cabinets de toilette (ou en forêt) dans l’éventualité où ça n’irait pas. Quelques minutes se passent et nos pas martèlent le sol. Le peloton s’étire un peu. J’observe chacun dans son élan, puis j’entends une personne qui s’écroule sur le bas côté, suivie de l’intervention de coureuses se trouvant, quelques secondes auparavant, au-devant le peloton. Ressentir une vague d’émotion à couper le souffle, fouler le sol à nouveau en tentant d’analyser l’événement et tenter de poursuivre ma route se bousculent en quelques secondes, lesquelles deviennent des minutes, puis éventuellement des heures.

La nausée qui s’est manifestée peu de temps après mon départ s’est faite intermittente, puis ponctuelle et enfin assidue. Je ne saurai pas si le Red Bull, le contact de l’anxiété, la fatigue ou encore toutes ces réponses ont contribué à l’alimenter, mais son aspect plus que tangible en a fait une donnée surprise à laquelle je n’avais prêté aucune attention pendant la phase de planification de la course. Au terme d’un parcours que je réaliserai en vingt-deux heures plutôt que les dix-huit estimées, je n’aurai pu avaler que quelques gorgées de bouillon, une barre Naak, une poignée ou deux de noix, quelques pastilles de sel, quatre tranches d’orange et trois mini boules de riz, à vingt kilomètres de l’arrivée. L’hydratation aura été privilégiée pour tenter de poursuivre debout, avec de l’eau, un quart de tasse de café et environ une tasse de Coca Cola (alliée aux boules de riz, pour faire passer le tout). Bref, prendre conscience de cet aspect me rappelle à quel point il est important et que peu importe nos objectifs, il demeure que le « carburant » joue un rôle assez primordial. 

Connexion nature

Gravir la première section, dans le secteur du Lac à l’Empêche, présente la richesse du territoire et nous permet déjà d’observer pour voir au loin. Les yeux grands ouverts par l’émerveillement et la poitrine compressée par une envie de vomir, donc, je contemple l’univers de contradictions qui s’offre à moi.

Peu avant le premier point de ravitaillement, je croise une collègue mal en point. Ce nombre s’en va croissant avec les kilomètres, comme s’il se produisait quelque chose d’inexplicable. Les abandons se multiplient alors que les sentiers s’ouvrent à nous, offrant pourtant une perspective assez unique : parfois touffue et dense en aval et ensuite presque désertique, bordée de lichen blanc, de rêves de bleuets (plants sans fruits), de thé du Labrador en amont, la nature impressionne. 

L’énergie alterne avec la nausée et ces moments où je peux me laisser aller à danser (courir avec élan) dans les sentiersme paraissent d’autant plus précieux. Je saisis chacun d’entre eux. Ils m’enivrent et me permettent de croire en ma capacité de continuer. Momentanément plongée dans cet élan, je bifurque vers un chemin forestier qui, je l’apprendrai un ou deux kilomètres plus tard, ne fait pas partie du sentier. J’aurai fini par m’en rendre compte en réalisant qu’il n’y avait plus d’empreinte au sol, que les rubans roses n’existaient plus et que la carte d’Ondago indiquait mon point bleu (ma position) sur une courbe de niveau (indice topographique) qui ne correspondait pas du tout à celles qui se trouvaient le long du tracé enregistré. En faisant demi-tour, je me sentais un peu exaspérée, mais aussi reconnaissante d’avoir eu en main le nécessaire pour retracer mon chemin.

Ondago

La montée des Morios, l’un des joyaux situés sur notre trajectoire, se fait efficacement. Les conversations des coureurs qui m’entourent tournent autour du mal de cuisses et de l’effort que représente une telle ascension. Nous en avons encore quelques-unes à prévoir et bien que le soleil, avec un bon gros ruban de vent, nous gratifie de sa présence au sommet des Morios, il me parait fort probable que la nuit risque de paraître longue pour plusieurs. Atteindre le ravitaillement de la Marmotte est un plaisir et bien que je ne sache pas trop quoi manger, j’apprécie le fait de croiser plusieurs visages connus, dont Cécile, Marline et Tania. 

Sensations sans invitation

Poursuivre le chemin, avec la fin du jour, amène son lot de sensations parmi lesquelles la nausée reprend ses droits plus rapidement que je ne l’aurais voulu. La montée de la noyée, éventuellement la Chouette, où Béatrice nous attend avec un carré de chocolat, puis les Hautes-Gorges se font dans l’obscurité. La nature respire la vie et je croise successivement, comme pour adoucir l’envie de vomir, un énorme porc épic, un renard, un lapin, deux perdrix, un crapaud et bien sûr, quelques coureurs. L’esprit de l’abandon se fait de plus en plus sentir. J’y réfléchis en alternant course et marche, en ratant encore quelques embranchements vers lesquels je me réoriente, heureusement, plus rapidement qu’en pleine journée. Voir des gens que j’aime et que j’admire décider de se retirer me fait réfléchir. Ces cent vingt-cinq kilomètres constituent un trajet stimulant et bien que la nature me paraisse parfois hostile ici, la vie qui l’habite me fait bien réaliser que sa beauté nous dépasse. De loin. Est-ce suffisant pour continuer d’avancer? La question me semble plus que pertinente, comme il ne s’agit pas de la première fois que surviennent des difficultés en course. Y pallier signifie continuer d’avancer. Mais des questions me taraudent : est-ce que je ne devrais pas tout simplement arrêter de courir? Pourquoi vivre du stress? Est-il sain d’avoir mal et de continuer en ayant conscience de la douleur et des conséquences qui pourraient en découler? Ne devrais-je pas plutôt prêter l’oreille à cette voix qui me parle de repos, de plus en plus fort, depuis des mois, voire des années?

Réflexions, rencontres au pas de course, de marche, puis en station immobile alimentent mes pensées. Parmi les rochers d’un formidable sentier en single track, l’équilibre me fait soudainement défaut et j’ai la sensation de perdre le contrôle de mon corps. À droite, en angle vers les rochers, puis à gauche, sans parvenir à vraiment réajuster la courbure. M’asseoir devient un impératif. Tenter de croquer quelques noix, souffler quelques mots au passage de Marie-Ève, penser à mes collègues, Anne et Martin, que j’aimerais bien voir me dépasser, histoire de me rassurer un peu font partie des préoccupations. Et puis le motto se lève : je veux finir cette course « agréablement » et recevoir mon Opinel. Le temps n’existe plus; la montre devient invisible, la respiration prenante et je compte les kilomètres comme s’il s’agissait de fèves magiques me permettant de retrouver le bon chemin.

Le ravitaillement du Coyote est synonyme d’abandon, encore une fois, alors j’y passe rapidement en ayant toujours en tête l’idée de ne pas oublier le repos. Quatre-vingt-trois kilomètres (environ quatre-vingt-sept avec les détours) sur cent vingt-deux; plus qu’un marathon à parcourir. Gestion de la frustration de ne pas parvenir à me sentir efficace, nausée et soubresauts d’équilibre fragile me traversent tour à tour. Le jour qui pointe son nez et le soleil me font penser à tous ceux et celles qui se sentiront peut-être soulagés de les voir s’installer. Nos lampes frontales s’éteignent, mais pas nos pas. Et je me répète que je veux finir la course « agréablement », juste pour déjouer l’attention vers quelque chose de plus léger, quitte à m’allonger à l’arrivée. À la dernière croisée, Sarah ainsi que plusieurs autres bénévoles encouragent à grands renfort de sourire, comme tous ceux et celles dont j’ai vu le visage pendant la course.

L’arche 

Les derniers kilomètres de route de terre et de vallons sur terrain ouvert me demandent une volonté particulière. Contrairement à de nombreuses sections franchies sur le parcours, ils n’ont rien de bien technique. Mon corps est suspendu aux grammes de sucre que le Coca Cola me permet de laisser couler, subrepticement, dans ma gorge. Et je trottine vers l’arrivée avec émotion. La lumière et l’hécatombe se font miroir ; parler me fait du bien. Allongée au sol, dans le gravier, je me promets de faire du repos mon allié, mon partenaire. Quinze heures de sommeil se passent et je reprends la route en compagnie d’Anne, la Valkyrie. Nous nous ancrons à l’une des poignées du quai de St-Siméon, histoire d’assurer un retour prochain dans cette région, pour l’UTHC. Parce qu’il est hors de question que je n’y retourne pas.Pour l’absence de dérive, pour une meilleure connexion et pour que les sensations s’invitent autrement. C’est probablement ce qu’on appelle « Find beauty into brokeneness* ».

Au final, le nombre de kilomètres que l’on parcoure ne témoigne peut-être pas nécessairement de la valeur ou de l’importance d’un défi. Ce qui reste pourrait encore et plutôt s’inscrire dans le sens de ce qu’on en retire au bout du compte, de ce que nous en ferons.

Pour ici, pour plus tard, pour toutes les prochaines étapes et pour toutes ces fois qui suivront, à la course comme à la vie.

Merci à l’organisation, à tous les bénévoles, à l’équipe aux communications, à l’équipe médicale, aux amis.es, à Anne, Josée, Sophie, René, Michel, Vanessa et Cyane, Martin et bien d’autres. 🙏

Merci à toutes les coureuses et tous les coureurs qui ont fréquenté, plus ou moins longuement les parcours, et qui nous inspirent. Merci pour votre ouverture et vos belles présences💐

St-Siméon et sa poignée

*Rich Roll

À tout bientôt🦋

Défi 24 heures Endurance – en soutien à Stephanie Simpson

Il y a un peu plus d’un mois, Stephanie lançait un appel pour être entourée de huit personnes lors d’un événement qu’elle mettait sur pied afin de relever le défi consistant à créer une nouvelle marque au record canadien du 160km chez les femmes. J’avais alors répondu à cet appel en exprimant ma réserve face à quelques soucis de santé. Néanmoins, je comptais bien y être pour accompagner cette femme qui court aussi vite -et assurément aussi ou plus longtemps – que les loups. Mon seul objectif était d’y arriver dans un esprit d’accueil et d’acceptation de ce que serait une telle expérience. En l’occurence et à mes yeux: hors du commun. Pour m’en rappeler, j’avais d’ailleurs écrit quelque chose sur mon poignet.

Préparation

En acceptant l’invitation et en faisant le choix de me joindre aux autres coureurs et coureuses qui planifiaient être présents, je savais que je m’engageais à participer à relever un défi qui s’échelonnerait sur 24 heures. L’idée était essentiellement, à mes yeux, d’offrir une présence motivante pour Stephanie et de voir où j’en étais physiquement, car le doute planait à ce sujet depuis un bon moment. Je travaillais, de concert avec des professionnels de la santé, à réajuster la situation, mais je n’avais aucune certitude quant à ce qui était réellement. Chantale pour la naturopathie, le Dr Vaucher en médecine traditionnelle, Justin en ostéopathie, Google et Youtube pour les apprentissages en autonomie, etc. Il me semblait y avoir encore tant à faire pour me sentir mieux, pour «aller mieux»…

J’avais consacré les derniers mois à me créer une nouvelle formule d’entraînement en alliant la route et la montagne. Les premières semaines me semblaient avoir été plutôt pénibles, mais je n’ai pas baissé les bras. J’avais vraiment envie d’explorer cette avenue et de voir, au terme d’une année, ce que je pourrais en retirer. Quoi qu’il en soit, à l’aube du défi de Stephanie, je me suis aussi rendue compte que je n’avais réalisé aucune préparation spécifique à ce type d’événement. Quelques douleurs me portaient à me demander si j’arriverais à courir plus de trois heures en continu sans trop les ressentir et je m’étais soudainement rappelée que je ne possédais même plus de paire de souliers adaptée à ce type d’exercice. Mes pieds ont partiellement été sauvés par la boutique Le Coureur (ils sont un peu amochés aujourd’hui, mais c’est normal), hôte d’exception pour le livre que j’ai récemment publié, mais surtout habitée par une équipe en or.

Au matin du départ, le cadran sonnait à quatre heures et je me suis réveillée avec une sensation de gratitude. C’était la première course officielle à laquelle je participais depuis près d’un an et demi. Mes enfants étaient bien entourés. Mes chats dormaient paisiblement. Presque tous mes bagages se trouvaient déjà dans la voiture (ils y sont encore au moment où j’écris ces lignes, d’ailleurs). Nous allions accompagner Stephanie dans un défi de taille et nous avions l’autorisation de nous réunir…à huit: Stephanie, Pablo, Tania, Doudja, François, Rémi, Melodie et moi. Le conjoint et les enfants de Stephanie étaient venus la reconduire et aider au montage. Je ne les connaissais pas encore, mais à mes yeux, c’était miraculeux!

Stade Percival-Molson

Je me suis présentée au Stade prête à être à l’écoute, dans la plus grande simplicité. En plein coeur de Montréal, nos véhicules ont franchi la guérite de l’Université Mc Gill et ont rejoint la famille de ratons laveurs qui veillait sur les lieux (ultérieurement, sur nos tables de ravitaillement aussi). Nous disposions d’environ une heure trente pour être prêts, puis nous présenter à la ligne de départ, installée par Louis-Philippe et Daniel. Être entourée de gens passionnés et aussi excités que soi pour mettre les deux pieds dans ce projet avait quelque chose de magique. Disposer d’un stade pour huit, avec sa piste de 400m et avoir la liberté de s’installer comme on le souhaitait aussi.

Il avait été prévu d’apporter des abris, quelques sacs de glace, des éponges, tout comme un maximum de substances hydratantes pour la journée. Nos effets personnels s’étalaient d’un côté de la piste et je m’étais même permis de mettre en place un petit coin pour m’étirer les jambes au mur. Le positivisme de chacun et le focus de Stephanie transpiraient dans la place, promesse d’heures mémorables. À huit heures trente, nous étions en piste. Un peu fous et folles, tout sourire et surtout, pleinement présents.

J’ai été rappelée quelques fois, au cours de la dernière semaine, au fait que je n’avais jamais envisagé prendre part à un défi sur piste. Cela ne m’était tout simplement pas venu à l’idée. Et s’il en avait été le cas, j’aurais peut-être dit, à l’instar de quelques collègues coureurs: ark! Pourtant, en y réfléchissant, je me suis rappelée que la piste avait rejoint ma vie -ou que ma vie avait rejoint la piste- ici et là, dans des circonstances particulières. En effet, il semblerait que j’y sois revenue, chaque fois, lors de périodes marquantes. Je me suis donc dit que c’en était une. En me faisant la promesse de ne pas compter chacun des tours, histoire de préserver mon esprit.

Une journée enflammée

Nous savions que le soleil s’annonçait mais nous n’avions pas conscience du fait que l’architecture et les lieux créaient une bulle amplifiant sa chaleur d’environ dix degrés. Dès dix heures, les ondes de chaleur parcouraient la piste et contribuaient à tracer de plus amples sillons de sueur le long de nos corps en mouvement. Les bacs d’eau et de glace, avec leurs éponges, faisaient partie des essentiels. Bandeaux remplis de glace au cou et autres ajouts me semblaient offrir une lueur d’espoir pour assurer que la température du corps ne s’élève pas trop. D’heure en heure, nous étions confrontés à cette chaleur grandissante et force était de constater que les options les plus réalistes à envisager se présentaient ainsi: ralentir le rythme pour tenir le coup, faire des arrêts en vue de s’isoler un peu du soleil, alterner la marche et la course ou encore tenter le tout pour le tout et souhaiter tenir le coup. Les membres de notre petite délégation ont continué d’évoluer en fonction de l’un de ces choix -en empruntant un chemin leur étant personnel- et qui me semblait résulter d’une pensée bien mûrie. J’avais décidé d’adopter la technique du «petit train va loin» (arrêts obligatoires seulement pour ravitaillement et toilette) alors que d’autres ont fait de l’alernance marche-course, d’autres encore privilégiant les moments de ressourcement et Stephanie, guerrière de feu, poursuivant pratiquement au même rythme, investie par l’atteinte de son record.

Photo: Melanie Gemme et Stephane Ouellette

Les heures ne semblaient pas aider la chaleur à prendre moins d’ampleur et nous avons ainsi progressé jusqu’à la fin de journée. Je crois m’être dit qu’il faisait moins chaud vers dix-huit heures. En regardant autour de moi, je pouvais constater que le ralentissement avait affecté tout le monde et que la journée avait été dure: Stephanie vomissait et souffrait d’un bon gros coup de chaleur, Pablo se demandait à quel point il avait envie de continuer, la marche devenait nécessaire, par moments, pour chacun et manger s’était avéré difficile aussi. À nous tous, nous avions une somme d’expériences fort intéressantes et nous retrouvions butés sensiblement aux mêmes obstacles: la chaleur et la menace des troubles intestinaux. Cette dernière étant une constante pour moi – j’émergeais justement d’une crise de colite – j’avais donc décidé d’expérimenter un produit des plus simples: le Boost à la vanille. Je n’ai pas pris soin de lire à nouveau la liste d’ingrédients avant de consommer le tout; j’ai simplement fait confiance. Et j’ai remercié Nestlé. Ça n’avait rien de biologique, mais ça faisait du bien!

Pour en revenir à nos tours de piste, le début de soirée annonçait un solide revirement: Stephanie ne pourrait visiblement pas se remettre sur pied à temps. C’était un gros coup. Entourée de Martin au soutien et des coureurs qui prenaient le temps de s’asseoir un peu, elle tentait, tant bien que mal, de reprendre des forces. Le défi avait été mis en place par Stephanie en vue de réaliser ce record alors cette annonce chamboulait un peu. Je prenais des nouvelles au passage, priant pour que tout s’apaise. Je m’imaginais aussi continuer de courir pour tenir debout cette file de kilomètres que nous accumulions tous ensemble. La notion du temps m’échappait un peu. Seuls quelques blocs de tours de piste comptés me permettaient de m’y rattacher. Le nombre de tours cumulés, que l’on nous partageait ponctuellement, m’échappait rapidement (heureusement, car j’en aurais eu la nausée).

Une nuit en ville, au coeur du stade

Routine, langage mental et focus pourraient être les mots servant à résumer le passage en mode nocturne et sa durée. Il arrive que la routine devienne plutôt aléatoire quand on participe à une épreuve d’endurance, mais je crois qu’ici, la répétition qu’elle sous-entendait avait quelque chose de positif. Savoir que je m’octroyais ponctuellement le droit de marcher, pendant un tour de piste, pour boire et/ou manger avait quelque chose de réconfortant. Les urgences toilettes un peu moins, mais elles ont fini par passer…et les tours aussi.

Ces tours, je les comptaient parfois à rebours en me répétant une phrase qui me faisait du bien. Ou encore en ordre croissant, par bloc, afin de calculer le prochain moment de ravitaillement. Je trouvais toutes sortes de stratagèmes pour que mes pensées « aillent dans la même direction que moi ». Au centième kilomètre, je commençais à me poser des questions et j’ai constaté que certains de mes collègues aussi. Le cent dixième kilomètre me paraissait éternellement loin. Puis, en regardant le ciel, chacun des bouts de piste qui se trouvaient devant moi, devant ceux d’entre nous qui reprenaient constamment du service, j’ai fait une entente avec moi-même: y aller par bloc de 20 kilomètres et me rendre au cent quarantième. D’emblée, mais sans m’y attarder, je savais bien que je risquais de vouloir continuer, une fois cette étape atteinte. Il me paraissait tout simplement plus facile d’envisager le tout en le découpant par bloc.

Penser aux visites des ratons laveurs et de l’écureuil qui tentaient de s’approvisionner à même nos tables de ravitaillement me faisais sourire. Voir les autres courir, puis marcher et encore courir sur la piste aussi. Chacun affrontait son défi et/ou accompagnait l’autre avec une présence qui résonnait. C’était magnifique, même si j’avais l’impression de ne pouvoir en observer qu’une infime partie, absorbée par les centaines de morceaux de piste qui s’empilaient. Je me demandais comment chacun se portait. Puis j’avançais.

Photo: Louis-Philippe

Les premières lueurs du soleil

Cent soixante-dix kilomètres: cette barrière allait être atteinte parce que Stephanie me l’avait proposé. En fait, depuis cinq heures am, j’avais dans la mire, à chaque tour de piste, l’espace vert où la plupart d’entre nous se reposaient. Je rêvais de m’y allonger (ce que je n’ai pas fait, finalement). Dans ma tête, le message qui tournait en boucle était: « Tiens bon jusqu’à 6:30. Après, tu verras. »Lorsque je suis passée au ravitaillement et que Stephanie m’a apostrophée en me disant: « Là Isabelle, il faut qu’on se parle. Est-ce que tu pourrais courir quinze ou vingt kilomètres de plus? » J’ai instantanément répondu: « non ». Et elle de renchérir: « J’ai regardé ça, là, si tu pouvais faire au moins quinze kilomètres, vingt pour plus de sûreté, tu pourrais peut-être te qualifier pour les championnats du monde de 24h. Ça vaut au moins le coût d’essayer. Tu vas être contente après » (mon visage devait exprimer ce désarroi face à la disparition momentané du plan « dodo sur le tapis vert »). Je lui en ai voulu pendant un ou deux tours pour l’idée, puis je me suis dit qu’il n’y avait rien à perdre à essayer, puisqu’on en était rendus là. Championnat ou pas, ça me permettait aussi de rêver de voyage. Et puis je me suis dit que je lui devait bien, au moins, de tenter le coup. Avoir eu l’occasion de voir Stephanie se démener sur la piste pour réaliser son objectif en tentant de vaincre une chaleur à peine soutenable, poursuivre jusqu’à en plier de douleur et à vomir, ça remettait un peu les choses en perspective. Dans tous les cas, je ne me donnerais pas le droit d’arrêter, quitte à marcher. Mais une partie de moi en avait envie depuis un moment.

Une fois la barrière du 170 km atteinte, Louis-Philippe, notre co-directeur de course (avec Daniel) a bien tenté de me convaincre de courir encore pendant…34 minutes. En y repensant, aujourd’hui, ces minutes, qui me paraissaient beaucoup trop longues, me font pleinement réaliser à quel point le fait d’être entourée, pendant les moments de grande fatigue, peut s’avérer précieux. Ainsi, je n’ai pas plongé pour maintenir le rythme, au cours de ces derniers tours de piste, cependant, j’ai continué d’avancer.

Avec le recul, je crois que ce genre de stratégie, qu’il s’agisse d’accompagnateurs ou de personnes en charge de nous rappeler au temps et à ce que l’on peut accomplir, est assez précieuse. Louis-Philippe et Stephanie m’ont démontré que j’avais à aller creuser en ce sens. Enfin…c’est en partie ce que j’en retiens. Tout comme dire oui quand on nous offre quelque chose/de l’aide (tous les membres du groupe), éclater de rire aux blagues (comme celles de Martin), marcher un tour avec une légende (Pablo), se faire accompagner, au petit trot, par une coureuse chevronnée (Melodie), exprimer succinctement ses besoins à qui est aux aguets pour les capter (Doudja et Tania), être à l’écoute même si l’on n’arrive plus à nourrir la conversation, fatigue et focus obligent (Tania et Doudja), avancer juste parce qu’on nous dit que c’est possible (Stephanie et Louis-Philippe), franchir la ligne et le tapis en entendant de la musique pendant la nuit (Daniel) et accueillir le carton de Boosts à la vanille que le partenaire de Doudja, Laurent, a pris soin de me trouver – lequel aura sauvé ma journée, caloriquement parlant.

Vingt-quatre heures

Vingt-quatre heures pour tourner autour d’une piste d’athlétisme et du stade des Alouettes, celui de l’Université Mc Gill. Vingt-quatre heures pour explorer de nouvelles dimensions de nous-mêmes ou encore les découvrir autrement. L’une des seules phrases qui me sont restées en tête, pendant ce vingt-quatre heures, était celle que je m’étais écrite sur le poignet: «Allow yourself to trust yourself». Je ne savais pas où cela me mènerait. Quelques cent soixante et onze kilomètres et des poussières, des ampoules aux orteils, un dodo dans le stationnement du Mc Donald’s de l’Ange Gardien et des étourdissements plus tard, je me suis lovée dans mes couvertures de duvet blanches, à la maison, en pensant à cette incroyable journée, à tous ceux et celles qui y étaient, en présentiel ou en virtuel. J’ai pensé à la force de caractère de Stephanie, dont je pouvais voir le reflet chez les autres participants. À d’autres aussi. Et puis je me suis endormie, en attendant les enfants, entourée de mes deux chats.

C’était hier, déjà.

Photo: Laurent

Défi 24 heures Endurance: 171,6 km

Un merci tout spécial, encore une fois, à Stephanie et Maxime, à ceux et celles qui ont contribué à la mise en place et à la réalisation de cette aventure. À la boutique Endurance, à Louis-Philippe et Daniel, co-directeurs de course, à Martin, présent et soignant, à la boutique Le Coureur (Anne et Joël) pour les souliers, à Chantale, à Justin, à Marie-Ève et David, à mes deux grandes et leur papa. À Tania et Doudja, qui ont osé enfilé encore quelques pas de course en fin de défi pour m’accompagner. Gratitude