isabelle

S’engager sur la Backyard

“La vérité est que nous pouvons réviser le script au moment où nous le voulons. Il nous faut seulement avoir le courage de remplacer “je ne peux pas” par “je le peux”.

Light Watkins

Photo: Anne Le Mat

La journée tirait à sa fin alors que le ronron de la voiture s’éteignait dans le stationnement de Cacouna. Le fleuve répandait ses effluves à proximité et l’air marin nous gonflait les narines. En sortant du véhicule, j’avais vu des sourires, suspendus à leurs visages, venir vers nous. Ils nous accueillaient avec enthousiasme. Melodie et moi avions quitté Sherbrooke vendredi, en après-midi, et posions alors les pieds sur le sol de la Big Wolf Backyard Ultra. La Backyard est synonyme de mystère: on ne sait pas jusqu’où ira la course, avec ou sans nous. On la qualifie de simple et brutale. Elle peut s’avérer imprévisible et surprenante aussi. Quelque soit le bagage du coureur qui s’y engage, quelque soit la distance réalisée au final, y prendre part est une aventure. Penser à l’aventure et envisager quelque chose de différent fait partie des réflexions qui m’ont finalement convaincue d’y participer. J’avais refusé à plusieurs reprises, pour de nombreuses raisons, mais le Défi 24 heures Endurance, réalisé en juin en soutien à Stephanie (Simpson), m’avait fait remettre les choses en perspective. En modulant l’horaire pour y ajouter le défi Backyard, j’ai commencé à imaginer le fleuve et les loups.

Sur le site

À quelques heures du départ, les remises en question faisaient la ronde; migraine en poche et jusqu’à la racine de chacun de mes cheveux, étourdie, j’ai déposé mes boites tout près de la tente. Tente-refuge, tente-ancrage, histoire d’un weekend. Les dernières semaines avaient été bouleversées par le déménagement, une absence de sommeil et une recherche constante de composition avec l’imprévu. Le fait de savoir que mon équipière de soutien prendrait la route de Rivière-du-Loup en partance de Charlevoix, expressément pour être avec nous, me poussait à planter mes pieds sur le sol où aurait lieu ce départ. Je ne peux pas dire que je l’ai abordé avec légèreté, compte tenu des circonstances, mais plutôt avec ouverture, encore une fois. J’étais prête à passer des heures et des heures à courir ou à m’asseoir, s’il le fallait. Pour être totalement honnête, en pensant à mon état de santé, je n’avais aucune idée de la façon dont j’évoluerais pendant cette course. Une récurrence depuis 2019, année de commotion et d’épuisement martelée par la nécessité d’un “changement de vie”.

En observant les mots qui se creusaient à mes paupières, puis les gens qui se présentaient à la table auprès de laquelle je m’étais arrêtée pour discuter de tout et du livre récemment publié, j’avais l’impression que la fin de semaine offrirait son lot de moments d’exception. Dans l’esprit d’une course où le gagnant serait le dernier en piste, la notion de temps pouvait paraître un peu floue. Nous savions que nous disposions d’une heure à la fois pour compléter 6.7 km, nous ravitailler, nous reposer et/ou satisfaire tout autre besoin avant que les trois, deux, puis un coup de sifflet nous annoncent qu’il était temps de repartir. Une fois le départ donné, à l’heure pile, une nouvelle boucle se dessinait. J’avais décidé de l’appeler “le reset”. Les stratégies paraissaient aussi variées que le nombre de participants, ce qui me semblait composer un tableau d’une grande richesse tant sur le plan de l’échange entre les pairs que de l’apprentissage. Nous étions une centaine à entreprendre ce défi à la course; tout autour, en soutien, en organisation et en encouragement, se tenaient autant, sinon encore plus nombreux, les valeureux. Vendredi soir, donc, miraculeusement accueillie par Line et ayant été gratifiée d’une prescription à la pharmacie, le sommeil s’est finalement imposé. J’aurais pu laisser tomber, déclarer forfait et la sagesse de ma décision pouvait assurément être mise en doute, mais je me sentais en pleine gratitude de pouvoir prendre part à l’événement et j’ai choisi de prendre le risque de suivre le coup de sifflet du samedi matin.

Photo: Anne Le Mat

Armée de mes superstitions et de mes croyances, j’ai prié pour que le réveil de cinq heures am me fasse sourire. J’étais bien loin d’une chambre d’hôpital, pour ne pas dire que nous avions dormi au paradis (merci à notre hôtesse)! Anne, mon équipière de soutien, prenait son café à la cuisine lorsque j’y suis descendue. En saluant les chats de la maison, je me suis assise à côté de l’un d’entre eux, Chance, le sourire au cœur. Autour du comptoir, bagels et confiture maison ravigotaient les esprits et nous nous préparions à quitter les lieux, pour le site de l’événement, en voiture. À peine quinze minutes de route et nous y étions, plongées dans le flot du début de journée et prenant place dans nos espaces respectifs. Mon corps se sentait fatigué; mon esprit et ma tête heureux d’y être. L’effort que nous nous apprêtions à fournir demeurait individuel, cependant, l’esprit du collectif et de la communauté vibrait très fort. C’était entraînant. Plus que tout, le fait de pouvoir compter sur Anne en soutien et, parallèlement, sur Melodie faisait partie des trésors inestimables de la fin de semaine. Le sentiment d’être en train d’intégrer l’importance et l’aspect crucial de cette dimension, en ce qui concerne les projets de grande envergure, m’habitait. Momentanément détricoter des expériences pour accepter et accueillir pleinement ce cadeau.

Le départ ou l’envol

Trois coups de sifflet. Deux coups de sifflet. Dernier coup de sifflet pour marcher vers la zone de départ. La journée s’annonçait sous le signe de la chaleur et de moments partagés entre coureurs. La boucle de 6,7 km se révélait, en fait, être un aller-retour scindant le trajet en deux parties qui allaient se diviser elles-mêmes en section au gré des points de repère visualisés par chacun. Le groupe avait pris son envol à huit heures et tous étaient revenus à la base entre huit heures quarante et neuf heures moins une. Chacun à son rythme, nous avions complété une première boucle. Christiane, l’une des héroïnes de la journée, en avait entamé une deuxième en ayant conscience du risque de ne pas parvenir à la terminer à temps pour continuer l’aventure. Son courage et sa présence m’ont émue. Je l’ai vue soutenir d’autres coureuses par la suite en affichant un sourire contagieux. Le paysage l’était tout autant et, au fil des tours, j’en enregistrais le détail. Son allure, sa végétation, ses odeurs, ses aspérités captaient mon attention. Le dénivelé n’avait rien d’affolant, cependant, du plus rapide au plus lent, chacun prenait soin de marcher la montée, histoire d’économiser son énergie. La chaleur avançait avec les heures de la journée. Partager un moment de course, recevoir un encouragement à la mi-parcours ou au retour au campement et s’asseoir dans une chaise prompte à emporter nos pied (les soulever) pour quelques minutes faisaient partie des douceurs à répétition. Anne et Melodie se tenaient sous la tente, prêtes à nous accueillir. Melodie accompagnait Stephanie et Etienne alors qu’Anne m’apparaissait vraiment comme un ange incarné. Elle a été mon deuxième – ou mon premier – cerveau tout au long de l’aventure, veillant à répondre aux besoins exprimés, m’offrant son soutien et son support de façon infaillible…tout en assurant aussi, pendant la nuit, le soutien de Stephanie et d’Etienne. J’ai pu saisir pleinement l’ampleur et l’importance d’accepter ce soutien. De recevoir avec confiance. Je l’ai vu et revu auprès des autres participants, qu’il s’agisse de moments de repos ou de pas échangés à la course ou encore à la marche. Cela fait partie des observations et des souvenirs qui me seront chers en regard de cette expérience. À bien y réfléchir, je crois que chacune des personnes croisées, ces anges de la fin de semaine (Anne, Yvan, Melodie, Tania, Line, Olivier et Jessica, Stephan et Kim, Pierre-Luc et Christina) brillaient sur la route de gravier de Cacouna comme au camp de base. Le fait d’être entourée d’une centaine de coureurs, alors que nous revisitions ces zones qui font partie de l’expérience de l’ultramarathon, avait quelque chose d’unique.

Photo: Anne Le Mat

Le fleuve et l’étoile

La nuit était arrivée avec son lot de sensations et, en ce qui me concerne, un sentiment d’exaltation. Courir entourée d’une lune, d’étoiles et d’arbres esquissés à travers un bleu profond, bercée par les sons de la nature, me paraissait ici aussi, comme il me semble toujours, apaisant. La tranquillité, le respect les uns des autres, les encouragements mimés pour permettre repos à qui en avait besoin constituaient autant de délicates attentions que de facteurs de succès pour un tel événement. Mon objectif était de tenir bon jusqu’au vingt-quatre heures, à tout le moins, malgré la nausée et la douleur allant en s’amplifiant. Il y a quelques semaines, j’avais caressé l’idée de franchir quelque peu cette limite, tout en gardant en tête qu’un autre défi était prévu sous peu et que je ne pouvais pas faire abstraction de la fatigue accumulée. Parallèlement, j’ai pu être témoin du dépassement de nombreux coureurs, le long du parcours, et de leur habileté à garder le cap malgré des sensations corporelles assez pénibles. Les kilomètres, comme l’expérience, nous construisent dira-t-on.

En discutant, nous avons été nombreux à plaisanter quant au choix de participer à une telle course. D’un commun accord, il fallait être un peu déraisonnable. C’est peut-être ce que l’on appelle éveiller son enfant intérieur. Enfin, je l’imaginais. Allumer un brin de folie pour voyager au-delà du quotidien et y revenir les souliers gris, grisés, avec peut-être quelques orteils -temporairement- modifiés. Les étoiles dans le ciel transposées à la route et, dans les yeux de ceux qui la parcouraient, mille pensées pour mille projets. Comme des rêves, comme des objectifs auxquels on tient à porter une attention et un soin particuliers. La vingt-quatrième heure était arrivée au petit matin et avec elle, le défi d’une nouvelle journée. Je l’ai entamée, bien entourée, pour éventuellement et doucement m’arrêter. Nous étions alors quatre femmes sur le terrain. Kim, Stephan et moi avons franchi la ligne d’arrivée pour compléter une course de 167,8 km. Stephanie et Hélène restaient donc en piste et j’en étais heureuse parce qu’elles y avaient mis tout un élan! J’ai ensuite fait quelques pas avec Olivier en direction d’une nouvelle boucle, pour le laisser s’envoler à son tour vers sa trajectoire. Je me sentais en paix.

Au final, j’en retiens que le repos ne peut pas être accessoire; il est essentiel et il fait partie d’une guérison, quel qu’en soit le plan. Que l’aide qui nous est offerte, à main tendue, est précieuse et qu’il est important d’accepter de l’accueillir, pour de vrai. Qu’un objectif peut toujours être révisé ou revisité. Qu’il est possible d’y arriver malgré les obstacles, même lorsque le corps semble signaler le contraire, mais qu’il est aussi vraiment important de porter attention aux signaux que l’on peut ignorer pendant, peut-être, un peu trop longtemps et ce, pour une multitude de raisons. J’en ai conscience depuis longtemps, déjà et pourtant, j’ai tendance à faire semblant de l’oublier. Alors je me suis dit que l’une que le repos deviendrait partie prenante de ma discipline pour la prochaine année (et les suivantes, je l’espère). Pour les milliers de projets à entreprendre, pour tout ce qui peut être mis au monde. Et parce que les rêves sont faits pour se déployer sur la Terre (quoi que certains aient une qualité aérienne aussi).

P.S.: “Les grands projets ne peuvent être réalisés que si l’on s’entraide mutuellement.”

Mélissa Normandin Roberge

Photo: Anne Le Mat

Big Wolf’s Backyard: 167,8 km

Merci Anne pour la qualité de ta présence et pour ton aide (pour tes photos aussi;)

Merci Justin, Marie-Pier et Chantale pour vos bons soins

Merci Marianne pour avoir été présente auprès de mes deux grandes avec tant d’amour

Merci Line et Tania pour le miracle du dodo

Merci Yvan, Théo et Marline pour le travail titanesque en arrière-plan

Défi 24 heures Endurance – en soutien à Stephanie Simpson

Il y a un peu plus d’un mois, Stephanie lançait un appel pour être entourée de huit personnes lors d’un événement qu’elle mettait sur pied afin de relever le défi consistant à créer une nouvelle marque au record canadien du 160km chez les femmes. J’avais alors répondu à cet appel en exprimant ma réserve face à quelques soucis de santé. Néanmoins, je comptais bien y être pour accompagner cette femme qui court aussi vite -et assurément aussi ou plus longtemps – que les loups. Mon seul objectif était d’y arriver dans un esprit d’accueil et d’acceptation de ce que serait une telle expérience. En l’occurence et à mes yeux: hors du commun. Pour m’en rappeler, j’avais d’ailleurs écrit quelque chose sur mon poignet.

Préparation

En acceptant l’invitation et en faisant le choix de me joindre aux autres coureurs et coureuses qui planifiaient être présents, je savais que je m’engageais à participer à relever un défi qui s’échelonnerait sur 24 heures. L’idée était essentiellement, à mes yeux, d’offrir une présence motivante pour Stephanie et de voir où j’en étais physiquement, car le doute planait à ce sujet depuis un bon moment. Je travaillais, de concert avec des professionnels de la santé, à réajuster la situation, mais je n’avais aucune certitude quant à ce qui était réellement. Chantale pour la naturopathie, le Dr Vaucher en médecine traditionnelle, Justin en ostéopathie, Google et Youtube pour les apprentissages en autonomie, etc. Il me semblait y avoir encore tant à faire pour me sentir mieux, pour «aller mieux»…

J’avais consacré les derniers mois à me créer une nouvelle formule d’entraînement en alliant la route et la montagne. Les premières semaines me semblaient avoir été plutôt pénibles, mais je n’ai pas baissé les bras. J’avais vraiment envie d’explorer cette avenue et de voir, au terme d’une année, ce que je pourrais en retirer. Quoi qu’il en soit, à l’aube du défi de Stephanie, je me suis aussi rendue compte que je n’avais réalisé aucune préparation spécifique à ce type d’événement. Quelques douleurs me portaient à me demander si j’arriverais à courir plus de trois heures en continu sans trop les ressentir et je m’étais soudainement rappelée que je ne possédais même plus de paire de souliers adaptée à ce type d’exercice. Mes pieds ont partiellement été sauvés par la boutique Le Coureur (ils sont un peu amochés aujourd’hui, mais c’est normal), hôte d’exception pour le livre que j’ai récemment publié, mais surtout habitée par une équipe en or.

Au matin du départ, le cadran sonnait à quatre heures et je me suis réveillée avec une sensation de gratitude. C’était la première course officielle à laquelle je participais depuis près d’un an et demi. Mes enfants étaient bien entourés. Mes chats dormaient paisiblement. Presque tous mes bagages se trouvaient déjà dans la voiture (ils y sont encore au moment où j’écris ces lignes, d’ailleurs). Nous allions accompagner Stephanie dans un défi de taille et nous avions l’autorisation de nous réunir…à huit: Stephanie, Pablo, Tania, Doudja, François, Rémi, Melodie et moi. Le conjoint et les enfants de Stephanie étaient venus la reconduire et aider au montage. Je ne les connaissais pas encore, mais à mes yeux, c’était miraculeux!

Stade Percival-Molson

Je me suis présentée au Stade prête à être à l’écoute, dans la plus grande simplicité. En plein coeur de Montréal, nos véhicules ont franchi la guérite de l’Université Mc Gill et ont rejoint la famille de ratons laveurs qui veillait sur les lieux (ultérieurement, sur nos tables de ravitaillement aussi). Nous disposions d’environ une heure trente pour être prêts, puis nous présenter à la ligne de départ, installée par Louis-Philippe et Daniel. Être entourée de gens passionnés et aussi excités que soi pour mettre les deux pieds dans ce projet avait quelque chose de magique. Disposer d’un stade pour huit, avec sa piste de 400m et avoir la liberté de s’installer comme on le souhaitait aussi.

Il avait été prévu d’apporter des abris, quelques sacs de glace, des éponges, tout comme un maximum de substances hydratantes pour la journée. Nos effets personnels s’étalaient d’un côté de la piste et je m’étais même permis de mettre en place un petit coin pour m’étirer les jambes au mur. Le positivisme de chacun et le focus de Stephanie transpiraient dans la place, promesse d’heures mémorables. À huit heures trente, nous étions en piste. Un peu fous et folles, tout sourire et surtout, pleinement présents.

J’ai été rappelée quelques fois, au cours de la dernière semaine, au fait que je n’avais jamais envisagé prendre part à un défi sur piste. Cela ne m’était tout simplement pas venu à l’idée. Et s’il en avait été le cas, j’aurais peut-être dit, à l’instar de quelques collègues coureurs: ark! Pourtant, en y réfléchissant, je me suis rappelée que la piste avait rejoint ma vie -ou que ma vie avait rejoint la piste- ici et là, dans des circonstances particulières. En effet, il semblerait que j’y sois revenue, chaque fois, lors de périodes marquantes. Je me suis donc dit que c’en était une. En me faisant la promesse de ne pas compter chacun des tours, histoire de préserver mon esprit.

Une journée enflammée

Nous savions que le soleil s’annonçait mais nous n’avions pas conscience du fait que l’architecture et les lieux créaient une bulle amplifiant sa chaleur d’environ dix degrés. Dès dix heures, les ondes de chaleur parcouraient la piste et contribuaient à tracer de plus amples sillons de sueur le long de nos corps en mouvement. Les bacs d’eau et de glace, avec leurs éponges, faisaient partie des essentiels. Bandeaux remplis de glace au cou et autres ajouts me semblaient offrir une lueur d’espoir pour assurer que la température du corps ne s’élève pas trop. D’heure en heure, nous étions confrontés à cette chaleur grandissante et force était de constater que les options les plus réalistes à envisager se présentaient ainsi: ralentir le rythme pour tenir le coup, faire des arrêts en vue de s’isoler un peu du soleil, alterner la marche et la course ou encore tenter le tout pour le tout et souhaiter tenir le coup. Les membres de notre petite délégation ont continué d’évoluer en fonction de l’un de ces choix -en empruntant un chemin leur étant personnel- et qui me semblait résulter d’une pensée bien mûrie. J’avais décidé d’adopter la technique du «petit train va loin» (arrêts obligatoires seulement pour ravitaillement et toilette) alors que d’autres ont fait de l’alernance marche-course, d’autres encore privilégiant les moments de ressourcement et Stephanie, guerrière de feu, poursuivant pratiquement au même rythme, investie par l’atteinte de son record.

Photo: Melanie Gemme et Stephane Ouellette

Les heures ne semblaient pas aider la chaleur à prendre moins d’ampleur et nous avons ainsi progressé jusqu’à la fin de journée. Je crois m’être dit qu’il faisait moins chaud vers dix-huit heures. En regardant autour de moi, je pouvais constater que le ralentissement avait affecté tout le monde et que la journée avait été dure: Stephanie vomissait et souffrait d’un bon gros coup de chaleur, Pablo se demandait à quel point il avait envie de continuer, la marche devenait nécessaire, par moments, pour chacun et manger s’était avéré difficile aussi. À nous tous, nous avions une somme d’expériences fort intéressantes et nous retrouvions butés sensiblement aux mêmes obstacles: la chaleur et la menace des troubles intestinaux. Cette dernière étant une constante pour moi – j’émergeais justement d’une crise de colite – j’avais donc décidé d’expérimenter un produit des plus simples: le Boost à la vanille. Je n’ai pas pris soin de lire à nouveau la liste d’ingrédients avant de consommer le tout; j’ai simplement fait confiance. Et j’ai remercié Nestlé. Ça n’avait rien de biologique, mais ça faisait du bien!

Pour en revenir à nos tours de piste, le début de soirée annonçait un solide revirement: Stephanie ne pourrait visiblement pas se remettre sur pied à temps. C’était un gros coup. Entourée de Martin au soutien et des coureurs qui prenaient le temps de s’asseoir un peu, elle tentait, tant bien que mal, de reprendre des forces. Le défi avait été mis en place par Stephanie en vue de réaliser ce record alors cette annonce chamboulait un peu. Je prenais des nouvelles au passage, priant pour que tout s’apaise. Je m’imaginais aussi continuer de courir pour tenir debout cette file de kilomètres que nous accumulions tous ensemble. La notion du temps m’échappait un peu. Seuls quelques blocs de tours de piste comptés me permettaient de m’y rattacher. Le nombre de tours cumulés, que l’on nous partageait ponctuellement, m’échappait rapidement (heureusement, car j’en aurais eu la nausée).

Une nuit en ville, au coeur du stade

Routine, langage mental et focus pourraient être les mots servant à résumer le passage en mode nocturne et sa durée. Il arrive que la routine devienne plutôt aléatoire quand on participe à une épreuve d’endurance, mais je crois qu’ici, la répétition qu’elle sous-entendait avait quelque chose de positif. Savoir que je m’octroyais ponctuellement le droit de marcher, pendant un tour de piste, pour boire et/ou manger avait quelque chose de réconfortant. Les urgences toilettes un peu moins, mais elles ont fini par passer…et les tours aussi.

Ces tours, je les comptaient parfois à rebours en me répétant une phrase qui me faisait du bien. Ou encore en ordre croissant, par bloc, afin de calculer le prochain moment de ravitaillement. Je trouvais toutes sortes de stratagèmes pour que mes pensées “aillent dans la même direction que moi”. Au centième kilomètre, je commençais à me poser des questions et j’ai constaté que certains de mes collègues aussi. Le cent dixième kilomètre me paraissait éternellement loin. Puis, en regardant le ciel, chacun des bouts de piste qui se trouvaient devant moi, devant ceux d’entre nous qui reprenaient constamment du service, j’ai fait une entente avec moi-même: y aller par bloc de 20 kilomètres et me rendre au cent quarantième. D’emblée, mais sans m’y attarder, je savais bien que je risquais de vouloir continuer, une fois cette étape atteinte. Il me paraissait tout simplement plus facile d’envisager le tout en le découpant par bloc.

Penser aux visites des ratons laveurs et de l’écureuil qui tentaient de s’approvisionner à même nos tables de ravitaillement me faisais sourire. Voir les autres courir, puis marcher et encore courir sur la piste aussi. Chacun affrontait son défi et/ou accompagnait l’autre avec une présence qui résonnait. C’était magnifique, même si j’avais l’impression de ne pouvoir en observer qu’une infime partie, absorbée par les centaines de morceaux de piste qui s’empilaient. Je me demandais comment chacun se portait. Puis j’avançais.

Photo: Louis-Philippe

Les premières lueurs du soleil

Cent soixante-dix kilomètres: cette barrière allait être atteinte parce que Stephanie me l’avait proposé. En fait, depuis cinq heures am, j’avais dans la mire, à chaque tour de piste, l’espace vert où la plupart d’entre nous se reposaient. Je rêvais de m’y allonger (ce que je n’ai pas fait, finalement). Dans ma tête, le message qui tournait en boucle était: « Tiens bon jusqu’à 6:30. Après, tu verras. »Lorsque je suis passée au ravitaillement et que Stephanie m’a apostrophée en me disant: « Là Isabelle, il faut qu’on se parle. Est-ce que tu pourrais courir quinze ou vingt kilomètres de plus? » J’ai instantanément répondu: « non ». Et elle de renchérir: « J’ai regardé ça, là, si tu pouvais faire au moins quinze kilomètres, vingt pour plus de sûreté, tu pourrais peut-être te qualifier pour les championnats du monde de 24h. Ça vaut au moins le coût d’essayer. Tu vas être contente après » (mon visage devait exprimer ce désarroi face à la disparition momentané du plan « dodo sur le tapis vert »). Je lui en ai voulu pendant un ou deux tours pour l’idée, puis je me suis dit qu’il n’y avait rien à perdre à essayer, puisqu’on en était rendus là. Championnat ou pas, ça me permettait aussi de rêver de voyage. Et puis je me suis dit que je lui devait bien, au moins, de tenter le coup. Avoir eu l’occasion de voir Stephanie se démener sur la piste pour réaliser son objectif en tentant de vaincre une chaleur à peine soutenable, poursuivre jusqu’à en plier de douleur et à vomir, ça remettait un peu les choses en perspective. Dans tous les cas, je ne me donnerais pas le droit d’arrêter, quitte à marcher. Mais une partie de moi en avait envie depuis un moment.

Une fois la barrière du 170 km atteinte, Louis-Philippe, notre co-directeur de course (avec Daniel) a bien tenté de me convaincre de courir encore pendant…34 minutes. En y repensant, aujourd’hui, ces minutes, qui me paraissaient beaucoup trop longues, me font pleinement réaliser à quel point le fait d’être entourée, pendant les moments de grande fatigue, peut s’avérer précieux. Ainsi, je n’ai pas plongé pour maintenir le rythme, au cours de ces derniers tours de piste, cependant, j’ai continué d’avancer.

Avec le recul, je crois que ce genre de stratégie, qu’il s’agisse d’accompagnateurs ou de personnes en charge de nous rappeler au temps et à ce que l’on peut accomplir, est assez précieuse. Louis-Philippe et Stephanie m’ont démontré que j’avais à aller creuser en ce sens. Enfin…c’est en partie ce que j’en retiens. Tout comme dire oui quand on nous offre quelque chose/de l’aide (tous les membres du groupe), éclater de rire aux blagues (comme celles de Martin), marcher un tour avec une légende (Pablo), se faire accompagner, au petit trot, par une coureuse chevronnée (Melodie), exprimer succinctement ses besoins à qui est aux aguets pour les capter (Doudja et Tania), être à l’écoute même si l’on n’arrive plus à nourrir la conversation, fatigue et focus obligent (Tania et Doudja), avancer juste parce qu’on nous dit que c’est possible (Stephanie et Louis-Philippe), franchir la ligne et le tapis en entendant de la musique pendant la nuit (Daniel) et accueillir le carton de Boosts à la vanille que le partenaire de Doudja, Laurent, a pris soin de me trouver – lequel aura sauvé ma journée, caloriquement parlant.

Vingt-quatre heures

Vingt-quatre heures pour tourner autour d’une piste d’athlétisme et du stade des Alouettes, celui de l’Université Mc Gill. Vingt-quatre heures pour explorer de nouvelles dimensions de nous-mêmes ou encore les découvrir autrement. L’une des seules phrases qui me sont restées en tête, pendant ce vingt-quatre heures, était celle que je m’étais écrite sur le poignet: «Allow yourself to trust yourself». Je ne savais pas où cela me mènerait. Quelques cent soixante et onze kilomètres et des poussières, des ampoules aux orteils, un dodo dans le stationnement du Mc Donald’s de l’Ange Gardien et des étourdissements plus tard, je me suis lovée dans mes couvertures de duvet blanches, à la maison, en pensant à cette incroyable journée, à tous ceux et celles qui y étaient, en présentiel ou en virtuel. J’ai pensé à la force de caractère de Stephanie, dont je pouvais voir le reflet chez les autres participants. À d’autres aussi. Et puis je me suis endormie, en attendant les enfants, entourée de mes deux chats.

C’était hier, déjà.

Photo: Laurent

Défi 24 heures Endurance: 171,6 km

Un merci tout spécial, encore une fois, à Stephanie et Maxime, à ceux et celles qui ont contribué à la mise en place et à la réalisation de cette aventure. À la boutique Endurance, à Louis-Philippe et Daniel, co-directeurs de course, à Martin, présent et soignant, à la boutique Le Coureur (Anne et Joël) pour les souliers, à Chantale, à Justin, à Marie-Ève et David, à mes deux grandes et leur papa. À Tania et Doudja, qui ont osé enfilé encore quelques pas de course en fin de défi pour m’accompagner. Gratitude

Journée mondiale de la course à pied

Photo: Relais du Mont Bellevue

J’ai longtemps à la fois trouvé difficile et vraiment aimé courir. Les contradictions font partie de notre humanité et je n’y fait pas exception. Parallèlement, observer le beau, le magnifique sur le même écran que tout ce qui me paraît insensé et inhumain l’illustre bien. Je cours par choix et parce que j’aime cette pratique et pourtant, je sais que l’entraînement et l’événement nous propulsent souvent à même un voyage de douleurs et de souffrances qui s’étalent sur de multiples plans. À quoi ai-je pris l’habitude de penser lorsque je cours en montagne, à trente degrés Celcius, en plein soleil? Au rêve d’une immersion dans un plan d’eau, d’un verre d’eau pétillante et d’un Mr Freeze. À chacun sa gratification, sa promesse…

Les souvenirs me permettent de revisiter certains moments où je m’aventurais sur les routes pour compléter un trajet utilitaire ou rejoindre un amoureux et des amis à des kilomètres et des kilomètres. Je me souviens aussi de ceux qui nous faisaient respirer par la lentille du test de paliers (Léger-Boucher), encore pratiqué en milieu scolaire, de grands moments de doute et d’insécurité quant à ma capacité d’entreprendre ou de compléter un projet, un trajet. Que l’on parle d’enjeux sur les plans de la santé physique, de la santé mentale ou d’autres dimensions de nos réalités, je crois avoir continué de renouer avec la course, au fil des années, parce qu’elle me permettait aussi de me relier à une profondeur, de transposer, de part et d’autres, les apprentissages qui pouvaient en découler.

En ce qui me concerne, la course ne correspond pas à un temps spécifique, même si j’ai bien conscience de sa valeur en fonction des circonstances. M’accrocher au temps, dans la vie comme à la course, ne m’apporte pas satisfaction. J’éprouve un besoin viscéral de me plonger dans l’expérience et de m’y investir complètement pour en retirer les bénéfices. De lâcher prise aussi. Lorsque je navigue dans ma tête et que je pense trop à la montre, lorsque je me concentre sur l’issu alors que je suis en plein travail (en pleine aventure), lorsque je me compare à d’autres, la sensation d’être dissociée de ce qui se passe vraiment prend le dessus. On parle beaucoup de moment présent, mais à mes yeux, il s’agit peut-être ou surtout de se laisser aller à être pleinement conscient. À accueillir. À habiter l’instant de toutes nos fibres.

Certaines journées, certaines semaines m’innondent d’incertitudes et il m’arrive de me demander si j’arriverai à me réveiller, à mettre le pied dehors, à cesser de ressentir le fardeau de stress et de fatigues récurrents. Il m’arrive de me demander si je devrais tout simplement laisser tomber, m’asseoir et méditer, pour de bon. Prendre le rythme de mon char-Bouddha (Satsuki) et m’étirer sans chercher à faire davantage. Il m’est arrivé d’entendre que mon corps n’en pouvait plus. De penser à ma mère, coincée dans son logis, à mon père, qui peine à bouger sans entrave en songeant que je n’avais pas mille ans pour prendre soin de moi. Qu’aucune garantie ne nous était offerte.

Alors j’ai accepté de marcher à nouveau, d’arrêter pour prendre des photos et de m’ouvrir encore à ce qui me permet de me sentir plus habitée. J’ai repris le Qi Gong, le Reiki, la méditation autrement. Un moment à la fois. Cinq ou cinquante minutes, peu importe, mais petit à petit. En transposant cette conscience dans mon expérience de la course. En consultant des collègues, des amis et des gens en soutien, j’ai apposé quelques dates à mon calendrier, les juxtaposant à des objectifs, des projets sportifs, créatifs, de vie. Je n’ai, encore une fois, aucune certitude. Et je repense à cette amie qui m’a demandé, à l’approche d’un nouveau déménagement, si c’était temporaire. Je n’ai pas pu lui répondre clairement, pas plus que toutes les autres fois. En lui disant aurevoir, j’ai enfin réalisé que l’impermanence était un caractère immanent de ma réalité. Aujourd’hui, je cours avec l’impermanence. Aujourd’hui, je me repose avec l’impermanence. Et demain, l’impermanence existera toujours. Peut-être est-ce l’une des seules réelles certitudes. Et encore…

Aujourd’hui, le deux juin, fenêtre de la Journée mondiale de la course à pied, journée d’impermanence. Journée de vie. Journée pour respirer et saluer ce qui nous habite comme ce qui nous entoure. Aujourd’hui, pleinement, à tous les temps.

Jusqu’à tous les demain

Isabelle

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Le trajet parallèle, ouvrage disponible à l’achat

Être femme et être mère

Être femme et être mère pour un instant ou pour toute la vie

Accepter de jouer ce rôle et de devenir celle qui veille sur la vie semble encore auréolé de mystère. Je n’ai pas trouvé les réponses à toutes ces questions qui voyageaient dans ma tête lorsque j’étais en train d’aillaiter mes enfants, lorsque je caressais leurs cheveux, que je frictionnais doucement leurs petits pieds pour les aider à trouver le sommeil, lorsque je les portais, pendant de longues heures, appuyés sur ma poitrine.

Accompagner mes enfants et ceux des autres le long de leur parcours de vie abreuve une source infinie de questionnements, mais aussi de croyances à détricoter et d’autres à faire fleurir.

Effeuiller les journées, puis les nuits pour croire qu’il est possible d’y parvenir et de faire, d’une volute de solutions, des oeuvres immuables. Penser qu’un état, un choix, un lieu ou un acquis peuvent prendre des airs de permanence. Courir au sens littéral comme au sens figuré pour faire du vent, pour faire grandir, parfois pour générer un esprit empreint de vie…autrement. Ralentir, comme on aborde un temps de repos, pour relater les événements qui sont écrits dans les mémoires, pour respirer le parfum du quotidien et prendre dans nos bras ces rêves qui poussent ou qui s’éteignent avec ceux et celles qui nous entourent.

Enraciner

Capter le pouls de nos essoufflements

Retrouver le temps qui n’existait plus, puis, un jour, perdre celui que l’on croyait devenu allié

Être femme, être mère pour un instant ou pour toute la vie

Cultiver le sens quand il est encore endormi en choisissant la confiance

Douter encore parce que c’est dans la nature des choses

Enraciner

Pour un instant comme s’il s’agissait de toute une vie

Puis croiser cet arbre dont les racines ont fuit le sol et qui, pourtant, existe encore parmi les siens.

Enraciné, autrement

Je suis Femme

Je suis Mère

Au creux de la vague, sur la route, en montagne, entre les troncs noueux, de nuages en soleil, de lune en étoiles

Le souffle enraciné

Jusqu’au bout des mondes.

L’oeuvre des pages et des montagnes

Des jours, des semaines, puis des mois pour monter et pour redescendre des abrupts aux aspects variés en éprouvant des sensations tout aussi distinctes. Des jours, des semaines, puis des mois pour accoler des mots sur les pages blanches, prête à danser avec eux. Parallèlement, le petit matin, le jour et l’aurore n’ont de commun que la conscience que je choisis d’y déposer. Comme le vent qui circule, comme l’heure qui tourne et comme ces changements provenant d’une multitudes de choix, j’avance.

Il y a un an, ce monde qui semblait cesser de tourner me promettait une nouvelle façon d’entrevoir le détail autant que l’ensemble. Le temps ne s’était pas arrêté. Il s’était déplacé. Ainsi, j’ai éprouvé l’envie de retrouver son fil et de composer avec lui autrement. Pour hier, pour aujourd’hui et pour demain. À travers ces bouleversements, ces drames et ces petits miracles qui ont eux aussi continué de faire la roue avec la vie, le monde a changé. Et il change toujours.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui du temps, offre une perspective différente. Ce temps que je n’avais pas devenait le trésor garant de la suite. Celui que je tenais à préserver pour mieux respirer. Pour ressentir, autrement, le corps, le coeur et l’esprit. En faisant le choix d’entreprendre un défi, j’en entrevoyais un autre.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui du silence, offre une perspective différente. Ce silence dont le poids me semblait disproportionné, vibrait en tremblement de chair, en migraine, en morceaux de casse-tête qui ne s’assemblaient plus. Ce silence que je voulais briser en faisant le choix de communiquer vraiment, véritablement. Dans l’instant.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui de l’accueil, offre une perspective différente. Ouvrir les pages de mon cahier me permettait de retrouver la sensation de cet accueil qui réchauffe, qui réconforte et qui fait sourire, paisiblement. Entre les mots, entre les histoires, un nouvel espace était rapatrié.

Quand la roue tourne, enfin, se relier au fil, celui du défi, offre une perspective différente. Cet esprit du défi, qui transporte avec lui ses surprises, celles dont on ne sait que nos accords. Dans la foulée, entremêler les pages et les montagnes pour créer le récit d’autres temps, d’autres lieux. Pour apposer mes empreintes auprès de celles du renard, du lièvre, du lynx et du cougar. Faire de cet alliage une alliance propice à rencontrer le jour. À glisser, avec la nuit, entourée d’étoiles, de nuages, de grands vides, mais aussi de pleins qu’aucune crise n’aurait pu éviter, empêcher ou même favoriser. Parce qu’ils ont toujours existé. Parce qu’ils seront encore ici et ailleurs. Parce que c’est de vides en pleins que l’on chemine pour rencontrer l’équilibre. Et pour faire de cet équilibre un silence qui s’ébruite.

Et dans les silences ébruités, les mots reconnaissent la vie. La vie reconnait ses mots. Elle leur donne une force qui les propulse. La propulsion se mue et devient le mouvement, la roue qui tourne. La vie. La galaxie.

Entre les pages et les montagnes, le trajet parallèle prend son sens.

Jusqu’au prochain embranchement. Jusqu’à la prochaine roue.

À son aurore

À son crépuscule

« Play the Long Game »

« Comme la nouvelle année approche et que nos esprits se tournent, inévitablement, vers les résolutions, je me souviens que la plupart d’entre nous surestimons ce que nous pouvons accomplir au cours d’une année. De même, nous sous-estimons ce qu’il nous est possible de réaliser dans le cadre d’une dizaine de ces années. En d’autres mots, play the long game ».

Rich Roll

Je me souviens des cendriers et de la cafetière, toujours pleins. Des silences. Des éclats de voix aussi, ceux qui marquaient les moments de débordement. De la personne qui nous gardait, moi, mon frère et ma soeur, d’un peu trop près. De la voiture, au garage, à l’intérieur de laquelle ma mère tentait de se perdre, plongée dans les vapeurs toxiques.

Je me souviens de détails que j’aurais souvent préféré oublier. Certains m’ont échappé, probablement accrochés au baluchon de mes deux ou trois premières années d’existence…

Avec le temps, la conscience de la fragilité de nos vies m’a heurtée. Je ne m’en faisais pas trop pour la mienne, mais pour celle de mes proches. Voir ma mère, puis mon père tomber. Choisir l’anorexie comme porte de sortie, alors que je n’arrivais pas réellement à exprimer. Faire de l’hypertension et de la colite ulcéreuse des ultimatums en regard d’un besoin de transformation. Entendre, au téléphone, que mon frère, puis ma soeur avaient tiré sur le fil de leur vie pour le débrancher. Lire que deux de mes oncles, parmi quelques autres, avaient fait ce même choix. Chercher le sens là où il ne semblait en demeurer aucun…

Les images du passé ont toujours une teinte particulière. Cette teinte, on la façonne, avec le temps, avec les impressions qu’il en reste, les réparations, les guérisons.

J’ai appris à peindre, à dessiner ces images. À les écrire, en secret, puis en partage. J’apprends encore à en parler lorsque c’est pertinent. Je ne l’apprécie pas nécessairement, mais la promesse de moments légers, de fous rire et d’instants pleinement savourés me permet de croire que c’est une bonne chose.

Toucher la santé. Pardonner. Aimer.

L’année 2020 s’est présentée avec ce cadeau qu’est l’appel au changement. Elle a soufflé sur les bougies de l’introspection. Elle a offert un regard perturbant, mais également propice à grandir. Je n’avais pas anticipé que la santé me filerait entre les doigts. Que la sensation de perte prendrait le dessus. Que je laisserais la fatigue me convaincre que j’en avais assez de lutter. Parallèlement, aujourd’hui, je ne crains plus la mort, mais il m’arrive de craindre la vie, ce que nous choisissons d’en faire. Il me semble y avoir tellement à cultiver, aider, changer, contribuer pour que puisse fleurir, plus amplement, notre humanité.

Je n’ai plus envie de lutter; j’ai envie d’accueillir. En nourrissant la volonté d’aider mes enfants, comme mon prochain, à franchir l’inusité. En nourrissant l’espoir de reprendre le dessus, de corps, d’âme et d’esprit. Pleine. Prête à avancer. En refermant le livre du passé.

À l’aube de cette année 2021, celle que d’aucuns attendent impatiemment, je me penche sur le dixième manuscrit que je viens de compléter. Mon onzième livre. Je n’ai aucune certitude quant à « son chemin de vie », mais je sais qu’il représente un passage. Un collègue coureur écrivait récemment : « C’est l’espoir qui nous garde en vie ». J’y ajouterais la foi; celle que chacun peut illustrer comme étant la sienne, qu’on parle de l’Univers, de nos grandes approches philosophiques, religions ou idéologies quelles qu’elles soient. Du rêve aussi.

L’espoir, la foi et le rêve.

En faire des histoires à raconter. Des livres à partager. Des aventures à vivre, au-dedans comme au-dehors. Trouver la direction qui leur permet de se muer en projets, en objectifs, en plans, en visions. Aider son prochain. Et suivre les tracés pour retrouver la piste de la douceur, du rire, de la bonté. De ce qui, peut-être, s’habille en bonheur, comme si la terre goûtait le ciel.

Comme si le temps n’existait plus que dans les espaces où l’on contemple celui ou celle que l’on est devenu, entouré(e) de tous ceux que l’on croise et qui nous permettent, jour après jour, de devenir une meilleure personne, un être empreint de bonté, de chaleur.  

Play the long game – Parce qu’autrefois, je n’avais aucune idée de ce qu’il me faudrait parcourir et franchir pour en arriver à aujourd’hui.

Play the long game – Parce que c’est encore un pas à la fois qu’on peut y arriver.

Play the long game – Parce que je choisis de croire que ces mêmes pas sont voués à créer une oeuvre : le tableau des passages que nous aurons empruntés.

Play the long game – Et vous?

En vous souhaitant une douce transition vers 2021,

Isabelle

xxx

La liberté

« Pour Kim Thùy, le bonheur et le plaisir passent aussi par la liberté : « C’est la comprendre, l’assumer et savoir quoi en faire. Il m’a fallu beaucoup de temps pour y arriver, explique-t-elle humblement. C’est à l’âge de 50 ans que j’ai saisi la liberté du bonheur et toute la légèreté que cet état nous procure. La liberté donne le bonheur et le bonheur donne la liberté. C’est comme si la liberté se traduisait par la confiance de se dire qu’on peut se laisser aller, qu’on peut laisser la vague nous transporter ». »

Le Devoir

Franchir la ligne d'arrivée

Ce matin, chez moi, le thermomètre indique onze sous zéro. Je l’observe, par la fenêtre, le dos accolé à cette chaise qui se prélasse tout près du feu de foyer. La neige habille le sol et j’ai bien l’impression, cette fois-ci, qu’elle s’assurera de le garder recouvert. Qu’elle invitera, à court terme, son manteau, puis son univers blanc, à cohabiter avec nous pendant quelques mois. Sa beauté et sa simplicité demeurent. Sa complexité aussi, compte tenu de ce qu’elle appelle en adaptation, en préparation, en garantie d’isolation. Au Québec, nous sommes culturellement préparés. C’est une réalité à laquelle nous faisons face depuis toujours. Et pourtant…

Se dire, laisser la vague nous transporter. Être, avec toutes ses déclinaisons, celui ou celle qui se permet de piétiner au sol, d’étendre les bras au ciel et d’avancer en transparence. En authenticité. Souligner le temps comme s’il se pouvait qu’il n’existe plus pour en faire un souvenir heureux. Prendre un instant pour remercier. Faire de ce qui nous émeut, de ce qui nous touche, une direction. Trouver un projet inspirant et plonger à grands renforts de créativité afin de lui permettre de s’épanouir avec soi, avec nous. Tant et tant de gestes, de postures, d’actions voués à souligner l’importance des petits comme des grands moments.

Depuis quelques semaines, j’explore les possibilités d’exil, à la recherche des vagues, des palmiers, de la chaleur. D’un souffle qui m’apparait plus doux. Paradoxalement, lovée sur ma chaise, auprès du feu, je constate que la chaleur peut se faire présente chez nous aussi. Que la douceur s’exprime à travers les choix qui sont les miens. Que mes valeurs, au même titre que nos routines de cette année, font les montagnes russes, simulant l’épreuve. Lorsque les temps sont particuliers, lorsque la vie bouscule, les remises en question sont susceptibles de s’entrechoquer, elles aussi. Le corps parle. L’esprit parle. Les émotions imitent la neige. Il devient difficile de passer outre. Comme si faire fi de ce qui se trame, au-dedans, éloignait.

S’éloigner, en temps réel ou dans l’espace virtuel, peut s’avérer précieux. S’éloigner, mais pas s’éteindre. Parce qu’on ne peut éteindre la neige. Parce qu’elle fait partie de nos moeurs, dans une certaine mesure. Elle nous rappelle à ce qui compte, à ce qui importe. Le bonheur qui habille la liberté. La liberté qui est garante du bonheur. Je le ressens lorsque je m’immerge dans l’univers de l’écriture, lorsque je deviens un avec la nature, lorsque je cours et que j’explore mes capacités, que je découvre la force de nos montagnes, de nos forêts, de nos lacs et de nos océans. Lorsque je vois grandir mes enfants, que les sourires se dessinent, dans l’ouverture, là où j’entends des éclats de rire. Lorsque je me laisse inspirer et que je permets à la petite voix de mon intuition de prendre sa place. Lorsque je rêve d’aventure et d’expéditions, de petits gestes qui pourront, peut-être, contribuer à changer le monde, nous portant à nous sentir de moins en moins isolés. Des gestes qui deviennent légion, pour lesquels on se tend la main dans une ronde dépassant les frontières, les limites de nos raisonnements. Des gestes résonnants.

Courir et écrire la terre, dans un bouquet de neige ou à l’ombre d’un palmier, en faisant fi du temps.

Écrire et courir la terre pour faire une différence, pour que se tissent des liens propices à transformer le cours des choses, à mettre sur pied des projets, des actions voués à faire une différence.

Histoire de franchir la ligne d’arrivée autrement, avec la conscience qu’il y a tant à être et à faire. Que le pont se fait en permettant au bonheur, à la liberté, de prendre place. D’exister, en soi.

Et je rêve de cet instant où nous saurons que nous sommes légion ayant au coeur ce bonheur, cette liberté. Pour que le monde change, encore. Un pas à la fois

Et je rêve de cet instant où je traverserai la ligne de mes cent ans. J’aurai le sourire aux lèvres, en portant le bonheur, le souhait d’avoir fait une différence. En continuant de caresser l’espoir pour les prochaines générations. Pour qu’elles aient ce même bonheur au coeur, dans la confiance que le monde puisse grandir avec elles, toujours meilleurs. Pour la faune, pour la flore, pour l’environnement et pour l’Humanité.

Et si on en parlait? How will we reach for each other?

À la maison, j’ai deux enfants. L’une se sent complètement dépassée par les événements; elle n’en peut plus. L’autre me parle de la mort, de l’angoisse face à celle-ci; elle m’exprime le parallèle qu’elle fait entre ce qui se vit en ce moment et les épreuves que nous avons traversées au cours des dix dernières années. Elles ne sont pas encore adultes. Elles n’ont même pas l’âge de conduire. Dans ce logement qui nous abrite et que nous devrons quitter bientôt, je me rappelle que nous sommes privilégiées. J’éprouve de la gratitude et pourtant, les remises en question surgissent. Les nuits de sommeil sont courtes. Lorsque celui-ci nous emporte, son ciel tangue. Les matins s’embrument…

Je m’étais promis de faire abstraction de commentaires ou d’en ajouter quant à ce qui se vit, socialement, de nos jours, compte tenu du fait que nous sommes déjà surchargés d’information comme de désinformation. J’ai l’impression qu’il peut s’avérer assez aisé de juger, d’interpréter, de sombrer dans un état qui s’éloigne de l’équilibre. On m’a d’ailleurs demandé, à certains moments, de me positionner, de prendre part à nos mesures (comme tout le monde – je m’y tiens; nous nous y tenons) et de me faire l’avocate d’une position ou d’une autre, rôle que je ne prendrai pas. Toutefois, je ne peux pas passer sous silence ce que j’observe et qui nous touche les uns les autres.

J’observe qu’il y a beaucoup de confusion, de dissonance, que ceux qui en souffrent ne sont pas nécessairement alités ou en difficulté respiratoire, mais qu’ils sont de plus en plus nombreux. Et ça me préoccupe particulièrement quand on parle de notre jeunesse, quand je le vois chez mes enfants…

Pour être franche, il y a une partie de moi qui en avait déjà son lot bien avant l’avènement de cette crise. Que nous soyons plus ou moins bien nantis, il me paraît évident que nous avons encore beaucoup à faire pour améliorer le monde. Pour prendre soin des gens. De nous-mêmes, de la nature, de nos environnements intérieurs et extérieurs. Sur le plancher des vaches, j’appellerais ça un « wake up call ». Un autre.

Demeurer active/actif, faire du sport, méditer, écouter de la musique apaisante (ou stimulante), trouver des façons de se sentir aligné(e), en équilibre, de se reposer font partie des essentiels. J’ai exprimé, il y a quelque temps que je me sentais anxieuse face à l’ensemble de la situation. Que je réalisais que cela m’affectait beaucoup plus que je ne l’aurais voulu. Par vagues. Avec la fatigue accumulée, très certainement. À la réflexion, ce qui me préoccupe n’est pas la maladie. Loin de moi l’idée de décrier quoi que ce soit en lien avec nos politiques ou de minimiser ceux qui en sont ou qui en ont été atteints, rassurez-vous. Mais je ne peux pas faire abstraction de l’ampleur de nos réactions, des dommages collatéraux en regard de ce tout, de cette crise.

On peut être témoin de formidables mouvements, de ceux qui nous élèvent, comme d’initiatives créatives. J’ai pris part à plusieurs d’entre elles; j’en ai même initié dans ma région. Et j’y crois encore. Parce que ça nous fait du bien. Parce que nous avons besoin les uns des autres. Il émerge toujours, de l’adversité, des gestes, des mots, des expériences formatrices, empreintes d’humanité. En même temps, à l’instar du Ying et du Yang, certaines de nos actions, de nos réactions sont caricaturales. Je vois, j’entends et je lis le récit d’expériences qui tournent autour de l’ignorance, du silence, de la violence, de l’intimidation, de la peur. Peur de l’autre. Peur de vivre. Mal de vivre aussi…

J’ai également conscience que ces comportements n’ont rien de nouveau et qu’ils faisaient partie de nos réalités bien avant la crise. Mais constater qu’ils affectent de plus en plus nos jeunes, nos clientèles à risque, nos ainés comme tout autre individu vulnérable me fait l’effet d’une bombe dont le gaz s’échappe lentement et sûrement. Oui, ils sont résilients, ils s’adaptent, savent être forts quand il le faut. Mais personne n’est sans faille.  Ils ont le droit, eux aussi, d’exprimer leur vulnérabilité. D’en avoir assez. De chercher mieux. J’en conviens : nous sommes choyés, malgré tout, en regard de nombreuses autres nations, de multiples modes et milieux de vie. Nous sommes éduqués. Nous mangeons. Avons accès aux soins médicaux de base, pouvons aspirer à nous réaliser sur le marché du travail et plus encore.

Je suis une femme. Les rôles de mère, de créative, d’athlète, d’ambassadrice, de conseillère et j’en passe font partie de mon quotidien. D’ailleurs, depuis un certain temps, je me débrouille en faisant de l’entretien ménager lourd. Avec tout mon respect pour ceux et celles qui oeuvrent dans ce secteur, je vous partage ici une infime portion de ma routine professionnelle du moment.

Voici : sur mon lieu de travail, de nombreux pièges ainsi que des trappes ont été disposés un peu partout pour gérer la présence des souris (le site est situé en forêt). Les pièges visent, dans un premier temps, à isoler celle qui y entre, puis, comme elle ne peut pas en ressortir, elle s’affaiblît graduellement, se déshydrate et…meurt. Lorsque je vois l’un de ces objets, je m’empresse de l’ouvrir. J’espère pouvoir aider la petite bête et la remettre là où elle profitera de son terrain, libre. Parfois, j’ouvre la boite de métal et j’en trouve une toute recroquevillée, les yeux fermés. Elle ne bouge plus du tout, pas même une moustache. Je prends alors délicatement le contenant et je descends les marches du balcon de l’installation où je me trouve pour aller lui offrir une sépulture en toute simplicité, auprès d’un arbre. Chaque fois, j’en ai le coeur tout retourné…

Vous me direz qu’il ne s’agit que d’une souris. Malgré tout, à mes yeux, elle compte. Parce que nous sommes tous et toutes des êtres vivants. Pas de la même espèce, mais tout de même. À chacune de mes interventions, je me demande jusqu’à quel point nous aurons le courage d’être solidaires. D’être présents les uns pour les autres, en dépit de nos opinions, de nos choix, de nos croyances. Parce que nous pouvons tous incarner tantôt la souris, tantôt la main qui aide. Quelque soit notre provenance ou notre statut, ça compte.

Nous ne serons peut-être pas en mesure de tirer tout le monde d’affaires, de sortir de la boite sans une intervention externe. Une intervention de géant ou de souris. Mais j’ose espérer que j’aurai et que nous aurons assez d’humanité pour reconnaître que les appels à l’aide ont toujours leur importance et que la valeur qu’on leur accorde peut dépasser, de loin, cette conception que nous avons de ce qui va ou ne va pas. Parce que nous pouvons faire une différence, d’une façon ou d’une autre. Parce que la santé, c’est aussi mental. Qu’on se le tienne pour dit.

Garder le phare

“When the five senses and the mind are stilled, when the reasonning intellect rests in silence, then begins the higher path ».

The Katha Upanishad

Dans le sillage de la course…choisir de troquer son chapeau de coureuse pour celui de gardienne de phare.

Pré-miss

Samedi, six heures du matin. Anne et moi sommes en train de faire les quelques gestes qui nous conduiront au départ de cette prémisse, celle que l’on a décidé de nommer « pré-miss », accompagnées de son conjoint, Sylvain. Je me suis levée à quatre heures, sans penser à me rendormir, puisque, de toute façon, je n’y étais pas vraiment parvenue la veille. Le départ de la maison et l’arrivée à Bromont s’étaient effectués sans encombre. Je ressentais, toutefois, quelque chose d’étrange depuis plusieurs jours, sans pouvoir identifier de quoi il s’agissait. Au cours de la soirée précédant le départ, alors que je me disputais avec ma grande – essentiellement parce que je n’avais pas été à l’écoute de ce que je ressentais – je m’étais promis, dorénavant, de m’écouter. Je l’avais oublié.

Samedi, six heures quarante-cinq à nos montres, le regard rivé sur la fenêtre. Quelques coureurs étaient sur le point d’arriver afin de parcourir, eux-aussi, un certain nombre de boucles. Anne nous avait proposé un tracé en huit, constitué de deux d’entre elles. Le terrain m’était inconnu, mais on m’avait renseigné quant à son allure et je savais qu’il allait être facile d’y courir. L’objectif était de compléter seize boucles, soit une grande et une petite, pour faire le compte de 160 km. L’équivalent du Bromont Ultra. Entre les deux boucles, le ravito-maison nous permettrait de faire le plein et de voir à nos besoins personnels.

Les racines

Ce projet avait été initié alors que la vague d’annulation des dernières courses de la saison, encore prévues au calendrier, avait commencé à prendre de l’ampleur. Les plans de tout-un-chacun s’étaient déjà vu bouleversés, depuis le printemps, alors il paraissait tout à fait logique de s’y attendre. En temps de crise, les motivations et les raisons de parcourir un tracé se sont vus revisités. Ici, alors que je voulais offrir ma course à ces femmes et ces filles qui parcourent la vie d’une façon bien à elles, ayant ciblé l’organisme Fillactive, huit intentions revêtant un sens particulier ont aussi été mises sur la table -ou sur la carte- pour chacune des doubles boucles à parcourir : l’audace et la fougue, l’énergie et la créativité, l’impermanence, la foi, la résilience, la volonté, la patience pour terminer avec l’épanouissement. Nous voulions aussi transporter, en pensée, chacun des coureurs, chacune des coureuses ayant prévu participer au Bromont Ultra de cette année. En toute simplicité, entre les arrêts au ravito-maison.

Le départ

 À sept heures, quelques secondes après une petite vidéo annonçant le départ, nous avions rejoint l’embouchure de la C1, la première piste à emprunter. Le rythme me paraissait bon et l’entrain était au rendez-vous. Je découvrais un tracé qui me rappelait les longs trajets que j’avais parcourus sur route. Il y avait bien de la rocaille et une nature automnale, mais le parcours ne surprenait pas par sa technicité. Ce choix avait été fait en connaissance de cause. L’idée était de rendre efficace le mouvement, d’aborder le défi autrement. L’air ambiant était chaud. On annonçait de la pluie, mais elle ne semblait pas pressée de nous rendre visite.

La douleur, elle, par contre, s’était manifestée très rapidement. Ce que j’attendais aux abords du quatre-vingtième kilomètre avait pris sa place dans mes muscles, dans mes articulations, affectant aussi l’affluent de circulation vers l’un de mes pieds, dans la première dizaine. Je me concentrais sur chacun de nos pas, puis des miens, laissant aller ma tête à ses pensées. Je jongle habituellement assez bien avec la douleur, mais ici, dans cette piste où je m’étais donné pour mission de porter des intentions, sa place me ramenait au fait que j’avais choisi de faire abstraction de ma fatigue, de mes blessures, de ce que m’avait exprimé l’une de mes filles, puis l’autre. J’ai vu passer le train de l’anxiété. Plus le temps filait, plus il m’apparaissait clair que j’avais fait le choix de ne pas m’écouter, encore une fois. Pour aller plus loin, pour offrir ce que j’estimais être le meilleur pour tous. À la troisième double boucle, Anne était loin devant. Marcher devenait de plus en plus douloureux et je me demandais comment faire la transition vers le pas de course. Une migraine, enfin, pointait sa baguette vers les creux, entre mes sourcils.

L’aventure

Une course est une aventure. Tout y est possible. Comme dans la vie, on aborde les étapes qu’elle nous présente avec ce qui nous habite, ce qui nous appartient, ce que l’on choisi de transporter. J’ai réalisé, à ce stade, en parcourant ce tracé, qu’une partie de moi était ailleurs. Que le fait de m’écouter pouvait impliquer une autre forme de participation. Je n’avais pas envisagé l’abandon. Ici, pourtant, je ne pouvais me permettre de marcher près d’une centaine de kilomètres. Je n’avais pas cette liberté, en termes de temps, et je n’en n’avais pas non plus envie. Le fait de le reconnaître me demandait une bonne dose d’humilité.

Une course est une aventure. En terminant ma troisième boucle, j’ai fait le choix, pour la première fois, de troquer mon chapeau de coureuse pour celui de soutien. De garder le phare (image que Sylvain m’a partagée).  En terminant cette troisième boucle, j’ai arrêté ma montre et je suis rentrée au ravitaillement afin de me préparer pour l’arrivée d’Anne. Je n’avais pas faim et mon corps semblait venir d’ailleurs, mais je savais, alors que je voyais à remplir la bouteille d’eau, que ce choix était nécessaire.

Le phare

Éventuellement, Anne est rentrée et j’ai tenté d’être aussi alerte, aussi présente qu’il était nécessaire. Je n’avais pas trop de mots et j’hésitais à parler de ma condition. Je voulais être présente pour qu’elle puisse continuer, avec Sylvain, d’enchaîner ce périple vers ce qui était voué à être bien plus qu’un bon chronomètre. Je reconnais qu’une partie de moi se sentait quelque peu éberluée d’avoir ainsi modifié la trajectoire. Un moment à la fois, je me suis concentrée sur ce qui se passait au-devant, sans questionner le passé.

Alors qu’Anne, venant de compléter une boucle en solo, à la mi-noirceur, en entreprenait une autre, que Sylvain mettait au lit leurs marmots, j’ai pris la route pour faire une escapade à la maison, vers mes filles, afin de les serrer dans mes bras. J’ai tâté le pouls, réalisé qu’elles allaient bien et j’ai repris la bretelle vers Bromont pour être de retour, dispo, avant l’arrivée de l’incroyable ultramarathonienne qui avançait maintenant sous la pluie avec ses ondées et son tonnerre. Anne avait couru pendant près de deux heures trente sans se ravitailler et la station d’arrêt arrivait à point. Étirements, vêtements chauds, provisions, collation et breuvages s’étaient enchainés assez rapidement et elle avait fait fi de la douleur pour repartir avec Sylvain. Je m’étais installée sur mon tapis de yoga, l’oreille aux aguets, prête à toute éventualité.

Une seule et unique direction

La trajectoire avait quelque peu varié au cours des dernières heures, mais elle n’avait pas corrompu la volonté de courir. On sentait que la fin du parcours approchait. La dernière vingtaine de kilomètres allait se faire en contrebas. À cette heure, je ne savais pas s’il fallait s’attendre à un alignement sans pause. Éventuellement, Anne avait franchi la porte, transie de froid, pour m’annoncer qu’il ne restait plus qu’une boucle à compléter. À demi endormie, j’ai enfilé mes espadrilles, mon manteau, mes gants et me suis assurée d’avoir une lampe frontale fonctionnelle (l’expérience m’a appris que celle-ci pouvait s’avérer assez cruciale quand on voulait avancer). Il était quatre heures trente du matin. Nous avons franchi la porte pour sortir une dernière fois, à près de zéro degrés et plein d’étoiles. Les sentiers du Mont Oak, constituants de la deuxième des boucles d’origine, étaient remplis de feuilles. Le sol offrait une bonne adhérence même si la pluie avait été continue au cours
des dernières heures. Les quelque sept derniers kilomètres ne l’avaient pas invitée et nous progressions en continu, lentement.

BU jusqu’au bout

Au petit matin, sous la barre des vingt-quatre heures, Anne complétait son 160kilomètre. Sa constance, sa résilience et sa volonté auront réussi à transporter, d’un cadran à l’autre, un baluchon rempli d’intentions, de pensées et de présence. Sylvain, à son arrivée, a doucement pris le relais pour assurer une transition vers la chaleur, le repos et le retour à la famille. Le phare avait joué son rôle. J’ai accroché ma lanterne, puis, en les saluant, j’ai pris la direction d’Orford, histoire de prendre soin de ma famille. En arrivant, j’ai allumé un feu. Je m’y suis assise, après avoir préparé la cuisine pour le déjeuner. La journée s’amorçait tranquillement. Je me suis promis de l’accueillir, un moment à la fois, en paix. Les yeux fatigués, le corps emprunté, mais le coeur rempli de reconnaissance pour l’expérience, pour ses apprentissages.

Photo: Arielle Audy Bernier

L’histoire d’un instant, j’ai apprécié le fait d’avoir
pris la décision d’écouter les signaux que je percevais. Puis, ma fille est venue s’asseoir à mes côtés, auprès du feu. J’ai eu l’impression d’entamer dimanche comme on entame un nouveau cycle.
Avec gratitude.

Higher Path

Un Relais Memphrémagog 2020 entre course et Bike Packing

«Chaque personne a le pouvoir de faire une différence, d’influencer un certain nombre d’individus, d’être porteur d’espoir, de se repenser et d’être le maillon de quelque chose de beaucoup plus grand. Rien n’est plus fort que la somme des individus qui veulent la même chose. Soyons unis, soyons un mouvement, soyons une force de changement pour l’avenir de nos enfants».

J.Vigneux

Bike packer et courir un trajet de 103 kilomètres. Tracer son chemin sur un parcours tantôt asphalté, tantôt caillouteux pour avancer avec la cause. Utiliser les heures de sa journée en ne pensant qu’à courir, pédaler, boire et grignoter. Parler un peu, dans la distance, histoire de se changer les idées, de ressentir le poids de cette démarche solidaire. Garder le focus, au-devant, avec le sourire. Une autre année pour le quatorzième Relais Memphrémagog…autrement.

Il était à prévoir que l’événement serait, en soi, sans précédent. Alors tant qu’à baigner dans une atmosphère particulière, aussi bien en faire l’occasion d’allier le défi, la cause à l’aventure. Les quelque cent trente deux équipes ayant pris le départ sous un soleil frisquet, le 19 septembre, avaient tout de l’unité motivée à participer jusqu’au bout. Difficile de voir les sourires à moins d’être en train de manger ou de boire, mais on pouvait lire, dans les yeux de plusieurs d’entre nous, le plaisir et la fébrilité de se retrouver sur place.

Cette année, entre le départ et l’arrivée, douze stations s’échelonnaient sur un trajet valonneux. Initiatrice et capitaine, Lyne avait préparé deux vélos afin que notre trio-Sarah, Lyne et moi- puisse se relayer de façon autonome. La durée du périple avait été évaluée à huit heures. Celles qui roulaient transportaient un sac à dos contenant vêtements de rechange, bouteilles d’eau, ravitaillement, kit de mécano, troisième casque de vélo, masques supplémentaires et liquide aseptisant. La coureuse pouvait se concentrer sur son relais, plein soleil, et voir se dérouler le trajet comme une fenêtre au grand panorama alors que les deux cyclistes se relayaient jusqu’au point de contrôle suivant afin de préparer la rotation. Un plaisir et un défi empreint d’un air nouveau.

Photo: Brigitte Fortin

Au fil des stations, nous avons eu l’opportunité de croiser des coureurs motivés, déterminés, accompagnés de voitures tantôt colorées, tantôt hurlantes (lire: chants du klaxon). Il était impressionnant et touchant à la fois de constater que chacun et chacune tenait à faire de son mieux.  Nous n’avions pas le loisir de nous perdre en palabres, le temps filant assez vite. Le fait d’enfourcher un vélo pour progresser, puis d’alterner avec la course offrait son lot de sensations. J’ai compris que la culture du ravitaillement, à vélo, avait son importance et qu’il était fondamental d’être à l’écoute aussi. Les creux, comme les abrupts, nous offraient un parcours campagnard, avec ses portions de route, différent de ce qui se vit en sentier, mais tout aussi charmant. L’oeil filtrait la lumière comme une source qui fait du bien.

J’ai admiré les bénévoles pour leur patience et leur présence d’esprit. Le vent ne les a pas épargnés et je sais, de source sûre, que la journée a été bien remplie. J’ai vu un homme nous faire cadeau de pansements; merci! J’ai vu des collègues et des amis travailler fort. J’ai vu ma fille cadette donner de son temps au sein d’une équipe positionnée en pleine zone fermière. J’ai vu, enfin, des animateurs, des organisateurs et la tête et le coeur dirigeants de la Fondation, Christian, être fidèles au poste avec une passion et un entrain redoutables. Je lève mon chapeau à tous et à toutes. Vous avez fait la différence.

J’ose espérer qu’avec chacun de nos dons, qu’avec chacun de nos pas, nous puissions aussi, collectivement, en faire une pour les jeunes, encore cette année.

Enfin, au fil d’arrivée de ces 103 kilomètres bien pesés, je me suis sentie heureuse d’avoir pu y être, d’avoir eu l’opportunité de partager ces huit heures avec mes coéquipières, d’avoir pu plonger à même l’aventure. Entreprendre un parcours autrement pour grandir encore. C’est ce que je souhaite aussi à tous ceux et celles qui en ont besoin.

Merci, de tout coeur, à chacune des personnes ayant contribué en don, en temps, en présence.

P.S.:

Il est toujours temps de donner. Équipe Lyne Bessette, numéro 78! Suivre le lien: https://relaisdulacmemphremagog.com/liste-des-equipes/