Entre les arc-en-ciel – Québec Mega Trail 160 km

L’ambiance est déjà perceptible, sur le quai de Baie St-Paul, à notre arrivée. Un petit commerce loue des embarcations et offre, pour l’occasion, sa toilette aux passants. Une musique navigue dans l’air à quelques mètres, là où le terrain accueille un grand chapiteau. Plusieurs coureurs et coureuses semblent prêts, tantôt assis, tantôt allongés au sol. Mon dossard m’attend d’ailleurs sous la tente, alors je m’y dirige en transportant trois sacs de ravitaillement. Premiers pas vers un départ que l’horloge fait s’approcher de nous.

On me remet le numéro dix et c’est avec lui que je me dirige vers la station de contrôle médical. Sourires et salutations échangés détendent l’atmosphère. Sur la chaise que me présente l’infirmière, je mets des mots sur l’étoile collée à mon dossard parce qu’il le faut bien: hypertension, colite ulcéreuse, allergies. Je n’en parle à peu près jamais parce que ça n’a rien de sexy, mais comme les valeurs affichées au tensiomètre sont un peu hautes…En y réfléchissant, ce que nous faisons n’a rien de bien sexy non plus: nous affrontons les intempéries, bravons nos résistances, parcourons des terrains pouvant avoir un aspect plus ou moins familier, voire hostile, parfois, pour certains. Nous suons (beaucoup), crachons, buvons et mangeons en courant. La toilette entre quatre murs devient la toilette au vol, là où on peut se faire discrets/discrètes. Nos besoins se centrent surtout sur le fait de respirer, de bouger, de regarder et d’écouter, de nous nourrir et de nous hydrater. On défie la ronde de nos pensées, on dépasse l’entendement et on peut paraître, enfin, pour la vaste majorité de la population, un peu timbrés. À chacun ses perception, hein, mais force est d’avouer qu’en tant qu’humains, nous jugeons facilement ce qui nous est inconnu, non familier ou qui interpelle la différence.

De 20 heures à 19h50

Un ami d’outre-mer retrouvé sur le fil de l’invitation, quelques moments de méditation, puis le regroupement prématuré, sous l’auspice de la tempête, pour emprunter la piste qui mène à l’arc-en-ciel en entamant un trajet voué à durer quelques heures. Au passage, sentir son ventre se compresser, observer les coureurs et les coureuses qui s’ouvrent à l’aventure, puis respirer bien fort. Berceau des enthousiastes et des ambitieux, ce nouveau départ promet autant de surprises que d’imprévus. Vingt heures avance et nous nous élançons dans une montée qui en appellera bientôt de nombreuses autres. La pluie s’est éteinte, la chaleur me paraît agréable et les pas s’enchaînent avec la cadence du souffle. Certains papotent. D’autres comptent les pas et d’autres, enfin, se sentent ponctuellement déstabilisés par les signaux de leur corps. J’en suis. En pleine ascension, je constate que mes intestins ne filent pas le parfait bonheur. Par réflexe, je me concentre sur ma respiration et je décide d’ignorer les signaux qu’ils m’envoient. Le tronçon de forêt fait place à une route qui, ma foi, donne envie de rouler comme un bolide. Je me laisse alors prendre au jeu et, entre deux phrases échangées avec des collègues, l’obligation de faire un arrêt, pliée en deux, me saisit. Un massage efficace replace la contraction et je repars de plus belle en descente, car l’opportunité et le plaisir sont vibrants. Nous sommes plusieurs à nous élancer au même moment, mais je perds un peu le fil de ce qui m’entoure en me plongeant dans la force de l’instant.

Le paysage s’assombrit, toujours verdoyant, pour laisser place à la lumière nocturne. La constance du mouvement – et de la douleur – me guident jusqu’au premier ravitaillement, celui de l’Arche. Je me demande déjà si j’arriverai à franchir les 40 km qui me permettront d’arriver à mon premier sac de ravitaillement. Les crampes et les contractions se succèdent, comme lors de l’accouchement. Le focus est à mettre les pieds au sol et à continuer d’avancer, une minute après l’autre. En arrivant à mon premier sac, je me sens vidée, mais aussi vraiment émue. Sylvain et son équipe me prêtent la chaise du coureur qu’ils attendent et qu’il sont venus soutenir. Geste salutaire, puisque qu’il me permet de me ressaisir et de boire deux jus, coup sur coup, avant de remballer mon matériel et de repartir. Ce qui m’attend sera tributaire de mon état d’esprit. Alors j’avance en oubliant toute forme de pression.

Accompagnée

En pleine nuit, une voix me salue. Je la reconnais et je mets pourtant quelques minutes à mettre de pair son nom et sa présence: Stéphane. Entre les flaques de boue et les racines, je découvre une présence énergisante. Je n’ai pas l’impression d’avancer bien vite, mais nous progressons tout de même en équipe. De deux, puis de trois et de quatre, avec Géraldine, originaire de la Martinique. Éventuellement, nous rejoignons un point de ravitaillement, puis un autre. Je prends soin de remercier Stéphane avant d’emprunter le chemin du petit coin (entre quatre murs, cette fois).

Repartir se fait somme toute assez efficacement et la nuit qui s’achève apporte son lot de légèreté. Avec les kilomètres, je découvre la voix de Géraldine, croisée un peu plus tôt déjà, et d’un jeune homme, derrière moi, qui semblent apprécier l’expédition partagée. Elle nous parle de Martinique, lui alimente les rires et moi je tiens le rythme. Une autre quarantaine de kilomètres se passent, les sentant parfois tout près, parfois un peu plus loin, derrière. L’approche du ravitaillement de St-Tite-des-Caps permet d’entrevoir une forêt qui se dissipe pour laisser place à quelques chemins de campagne. Je brûle d’envie de voir le clocher, l’école, le cours d’eau qu’il nous faudra traverser. J’y plonge d’ailleurs avidement le temps venu. Le soleil s’en va croissant alors l’eau fait office de trésor. À dix heures am, j’atteins la mi-parcours (St-Tite), la gorge serrée, un sanglot à peine dissimulé: la douleur n’a pas gagné.

Renée et Anne m’accueillent royalement. Aucune équipe de soutien n’avait été prévue pour l’événement, mais tout semble se dérouler comme si nous avions magistralement orchestré le tout. Mes pieds vont bien. J’arrive à manger, à boire et le contrôle médical est positif. Je peux donc repartir avec la matinée qui avance. Géraldine et moi avons convenu de nous retrouver sur le parcours, alors je prends la route en direction d’une descente pour la Mestashibo. J’ai hâte de longer son cours d’eau, de la traversée. La Mestashibo est à mes yeux le poème qui habite les sentiers du coin. Mon esprit créatif divague et c’est ainsi que j’en arrive à me perdre, en plein jour. En réalisant que les bouts de ruban orange sont absents depuis un bon moment et que le paysage ne correspond pas complètement avec le souvenir que j’ai de ce secteur, j’en viens à la conclusion qu’il me faut rebrousser chemin et que la Martinique (Géraldine) est passée au-devant du Canada (moi-même). Je m’en veut un peu, mais en même temps, l’écoute d’un corps qui va mieux et l’observation des environs me porte à constater que les conditions sont bonnes et que je suis choyée de pouvoir encore courir ici. Tant pis pour le reste.

Avec sagesse

Les années m’ont appris que nous nous composons d’immensément plus que, peut-être, nous tendons à le croire. Que les épreuves, la maladie, les traumatismes en tous genres, tout comme l’ego, font partie de nos parcours, mais aussi que nous sommes un être à part entière au-delà de ceux-ci, avec le temps. En prenant le temps. En courant, ce temps revêt une dimension unique. L’espace aussi. Courir, probablement à l’instar de toute discipline au coeur de laquelle on s’engage, invite à plonger plus profondément en soi, pour soi. À explorer ce qui nous habite, à questionner. Courir permet d’apprendre à mieux se connaître, à grandir pour s’épanouir, pour soi. Cette réflexion marque les sautillements qui me permettent de progresser le long des rives du cours d’eau. J’aime particulièrement entendre son grondement qui se rapproche un instant, puis qui semble s’éloigner en fonction de la direction prise pour progresser. Chaque ruissellement, entre les pierres, me permet de m’asperger le visage et de rafraîchir ma tête, peu chevelue. Une sensation nouvelle et tout aussi régénératrice.

Troncs d’arbres, buttes, sections boueuses, soleil, papotage de collègues masculins qui apparaissent parfois devant, parfois derrière moi. Premiers coureurs de parcours plus courts, constants, concentrés. Tout s’alterne entre les montées et les descentes. En arrivant à la rivière, les sourires se font légion: de petites embarcations gonflables nous attendent avec l’équipe assurant la sécurité. Traverser sur l’eau ou dans l’eau: les deux me paraissent aussi alléchants, mais je n’ai pas le loisir d’y réfléchir. En quelques minutes, l’autre rive nous accueille et il s’en faut de peu pour que je ne reprenne la course en oubliant presque la veste de sauvetage que l’on m’avait prêtée. Le soleil brille; il nous accompagne le long des cailloux et des escaliers qu’il nous faut grimper.

Certains passages se vivent si intensément que je ne me souviens plus de minute en précédant une autre. Il m’arrive de me demander si j’ai bien croisé un ruban orange ou un autre indicateur. Atterrir sur le sentier qui mène au Mont St-Anne me fait sourire. Des gens se baladent dans les environs et la Chute Jean-Larose se tient debout telle une oeuvre qui n’en finit plus de nous éblouir. Ses bassins, momentanément habités par les baigneurs, sont vastes. Les escaliers qui la juxtaposent demandent un effort qui se répète de palier en palier, offrant une splendide vue en guise de récompense (enfin, c’est un peu comme ça que je les approche, histoire de me motiver). L’arrivée au pied du Mont St-Anne annonce une autre petite ascension. Elle permet de rejoindre le ravito du sommet. Une fois arrivée sur les lieux, on m’indique qu’il nous faut repartir pour effectuer une petite boucle. Elle permet de monter et de descendre encore un peu. À ce stade, l’ironie formule beaucoup d’idées et de commentaires auxquels je fais l’exercice de ne pas m’accrocher. L’important: penser à avancer et à rejoindre le ravitaillement du Fondeur.

Longueur

Fondeur pourrait être synonyme de fluidité, de forêts verdoyantes ou encore de fourrés interminables. La perception que nous avons d’un parcours dessine l’expérience qui sera la nôtre. Cette section n’y fait pas exception. Je me délecte dans le sentier de vélo de montagne et j’en profite pour bien me délier les jambes. Trois hommes et moi nous recroisons ponctuellement depuis déjà plusieurs heures et j’entends l’un deux se demander s’il est possible d’arriver au ravitaillement du Fondeur avant que la nuit ne tombe. C’est ce que je m’empresse de tenter, avec un plaisir empreint de légèreté. La descente est efficace. Le Fondeur est éclairé, bien peuplé et les bénévoles rayonnent. Doudja, Anne-Lise, Anne pour n’en nommer que quelques unes. On me confie mon sac de victuailles rapidement et j’ai l’impression de me préparer à repartir assez rapidement aussi, consciente que la section des « fourrés interminables » pourrait user ma patience.

La distraction du moment aura été le bris de ma première lampe frontale, puis l’extinction de la deuxième. Je m’assois au sol pour tenter de trouver une solution en m’éclairant avec mon téléphone cellulaire. Ayant déjà eu à parcourir la dernière quinzaine de kilomètre du QMT 110, en 2019, avec un téléphone (et donc très lentement), je n’ai aucune envie de retenter l’expérience, qui plus est, pendant près de 40 kilomètres! Heureusement, j’ai de la soie dentaire et quelques piles de rechange, lesquelles s’insèrent dans un chargeur adapté. En bricolant un peu, je prie (ou j’ordonne) à ma lampe de tenir le coup jusqu’à la ligne d’arrivée. Il y aura bien quelques passages où je me concentre à mille pourcent pour éviter de m’égarer dans une noirceur très dense, presque voluptueuse. Ici et là, j’entends un animal. J’ai même l’impression de capter l’échange de « mots doux » entre un bébé et sa maman (que j’identifie comme des ours, mais je préfère ne pas tenter de vérifier). Mon téléphone cellulaire ne répond plus à l’appel, alors je ne peux que faire confiance.

La boucle du fondeur (subdivisée en deux boucles de quinze kilomètres) me paraît, somme toute, assez longue. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne cesse de visualiser des livres, des bibliothèques et encore des livres. Assez pour tenter de les chasser de mon esprit. En recroisant, pour la énième fois, les trois gars qui parlent gaiement en chemin, je continue de me dire que nous allons y arriver. Rejoindre, pour une deuxième fois. le Fondeur implique une grande vague de soulagement. Plus qu’une section à parcourir, donc, entre ce point et l’arrivée. La stratégie, en principe, consiste à relancer au maximum sur cette portion du parcours. Le terrain est assez accessible et je progresse dans une obscurité partielle. Ma lampe tient le coup, pour le moment…

Finalité

Le sentier est assez roulant, à mes yeux, puisqu’il est normalement emprunté par des vélos. L’eau chante encore au loin et je me réconforte en écoutant le bruit qu’elle émet. J’ai éventuellement besoin de m’asseoir pour mâchouiller quelque chose sans risquer de vomir parce que l’énergie – le carburant alimentaire- commence à se faire très rare. Cette deuxième nuit dans les sentiers se présente comme un gigantesque moteur pour alimenter la réflexion, les émotions, la douleur et les trop plein. Être à l’écoute et accueillir sans céder me permettent d’apprécier le filet de lumière qui me guide. Je reconnais les passages et je devine, alors que le grondement de l’eau s’accentue, que le fil d’arrivée approche.

Qui dit fin de course dit aussi surprise, au moins partielle. Deux traversées dans la rivière me rappellent que mes pieds ont envie d’avoir encore chaud. Les pas défilent en floc floc et le sentier devient route, puis piste sablonneuse. J’entends le présentateur, les encouragements colorés d’une femme qui semble bien réveillée et je perçois les lumières au pied de la montagne. Avec les oiseaux, les premières lueurs du jour (presque quatre heures du matin) et le décor, ma lampe frontale s’éteint tout doucement. Synchronisme à tout casser

Partie sans équipe de soutien officielle, sans accompagnateur et sans chrono, je franchis le fil d’arrivée en ayant la sensation d’avoir été magnifiquement accompagnée et soutenue. Comme si, malgré tous les obstacles rencontrés, des trésors de présence s’étaient présentés tout au long de ces cent soixante kilomètres. Outre l’envie de m’asseoir, celle de remercier chacune des personnes rencontrées au cours des derniers jours me submerge. Celle de me fondre sous la douche, puis de dormir lui succède, indice de la primauté des besoins. J’ai l’opportunité d’en parler avec Sangé, première et dernière personne croisée à même le terrain de jeu du QMT, vainqueur de l’épreuve. Comme un arc-en-ciel, d’un bout à l’autre, son calme éclaire.

Cent soixante kilomètre d’intensité, de calme, de brutalité, d’accordéon de sensations pour retrouver, encore, celui ou celle que nous sommes. D’une manière ou d’une autre, on y revient toujours. Les collègues masculins recroisés mille fois, les bénévoles, les accompagnateurs, l’eau glacée, le lit et les oreillers, mes intestins, mon estomac, les enfants, les chats et le chien, à la maison, me rappellent encore qu’on peut choisir d’avancer avec confiance. Une seconde à la fois, pour en faire des minutes, des heures, des journées et des années.

Cent soixante kilomètres et une boucle de ceinture

Photo: Sébastien Durocher, QMT

Le message et son envol

Se questionner quant aux messages que nous communiquons.

Lorsque nous créons du contenu, lorsque nous publions, partageons et communiquons, nous faisons le choix de mettre de l’avant des idées, des valeurs, des pensées, des désirs, etc.

Prenons-nous soin de nous questionner? Que ferons-nous pour donner suite à ce que nous avançons? De quelle façon contribuerons-nous à améliorer les choses (ou à les empirer, c’est selon)? Qu’est-ce que le message que nous partageons apporte au monde, à notre communauté, à ceux et celles que nous souhaitons rejoindre?

Pour aller un peu plus loin:

-Faisons-nous acte de bienveillance, de compassion, d’empathie envers l’autre (les autres)?

-Avons-nous l’intention de jouer un rôle qui puisse faire avancer les choses en lien avec ce dont il est question?

-Qu’offrons-nous au monde, ce faisant?

-Quel est le réel message que nous souhaitons faire circuler?

-De quelle façon nous relions-nous au monde?

-Qu’aimerait-on que les gens retiennent?


Et enfin:

Qu’est-ce qui compte?

Qu’est-ce qui compte vraiment?

Quel est le sens du message que nous contribuons à mettre en circulation?

Photo: A.A.B.

En tant qu’individu, en tant que femme et en tant que mère, je choisis de communiquer. Je choisis de parler, d’écrire et de courir avec le souhait de contribuer à briser les silences, les tabous et la conscience qu’il y a encore beaucoup à faire.

Caracoler dans les Barrancas Del Cobre

L’Ultra Run Raramuri est une course regroupant une trentaine de coureurs expérimentés sur un parcours totalisant près de 200km, dans la région des Barrancas Del Cobre, dans l’état de Chihuahua, au Mexique. Quinze d’entre eux proviennent de la tribu des Tarahumaras, douze autres de l’Europe et trois du Canada. Sa complexité tient de l’atitude (2400 mètres en moyenne), de la chaleur (40 degrés Celsius au thermomètre), de son dénivelé (10 000 mètres en positif seulement) ainsi que la nécessité de parcourir son trajet en autonomie sous la barre des soixante heures.

Introspection pré-départ

Entreprendre une aventure peut s’apparenter au fait de tracer le chemin d’une vie: on en revient inévitablement transformé, pleinement connecté à son coeur, à tous les messages que l’Univers et lui nous envoient, comme aux chemins des possibles. Ceux auxquels nous faisons peut-être la sourde oreille lorsque la marée du quotidien va et vient. Le périple qui vient de se terminer n’y fait pas exception.

Loger chez Lolita, dans la région des Barrancas Del Cobre, au Mexique, après avoir atteri à Chihuahua, nous enveloppe à quelques 2400 mètres d’altitude. Le petit groupe que nous constituons se complète avec l’arrivée de treize coureurs Raramuris et c’est en trois langues (français, anglais et espagnol) que nous assistons à la rencontre d’avant-course. Ce qui nous attend: quelques 190 kilomètres à parcourir en altitude et en zones semi désertiques, un tracé où il faut être en mesure de bien naviguer (déceler le parcours à vue), 40 degrés Celcius au thermomètre (ressenti: bien davantage), un maximum de 60 heures pour compléter le trajet et une gestion de course principalement en autonomie.

Celui ou celle qui s’apprête à courir héberge en son sein des attentes, des anticipations, des appréhensions, mais aussi quelques espoirs, accompagnés de désirs, à la veille d’un départ. L’opportunité de nous côtoyer les uns les autres et de partager un moment unique amplifie la résonnance, comme la portée de ce qui nous tient, j’en suis certaine. Chacun semble prêt à composer avec ce qui se dessine. J’éprouve une certaine fébrilité, à quelques heures d’une nouvelle journée. Les sacs ont été mis en circulation. Je n’ai pas de montre qui affiche le tracé et mes chaussures d’ultra ont été égarées pendant le vol d’avion. Convaincue que ça ira, je fais l’éloge de la paire qui m’accompagnait dans la cabine des passagers, en transport.

Partir entre deux souffles

Notre départ me paraît festif et bien que l’anxiété et/ou l’effet de l’altitude se ressentent au cours des premiers kilomètres parcourus, j’ai le sourire aux lèvres. Je me suis tellement demandé si j’arriverais à y être que ce moment se vit tel un rêve éveillé. Nous n’avons eu qu’une journée d’acclimatation avant de nous élancer, mais qu’à cela ne tienne: c’est ici et maintenant que les ailes s’ouvrent. L’anxiété, puis la tête fragile font place à l’amorce de descentes et de montées qui s’alterneront pendant des dizaines de kilomètres. Dans un moment d’hébétude, je réalise que nous avons entraîné avec nous trois des cabots du village. Je cours en compagnie de Jean-Philippe, empruntant des tracés qui ne font pas partie du trajet. Quelques ascensions improbables (parois rocheuses) nous demandent un temps précieux et je m’étonne, chaque fois, de voir la petite troupe nous suivre avec autant d’enthousiasme.

Au détour d’une zone très touffue, Jean-Philippe n’est plus visible. Je lance quelques indications en souhaitant qu’il puisse trouver le bon embranchement et je poursuis rapidement, car le besoin en eau est criant. L’arrivée au premier point de contrôle se fait en catimini. Une petite zone dégagée, où se trouvent quelques membres de l’organisations, quelques bénévoles et mon sac de provisions, m’offre un moment de ressourcement avant de repartir, repas en main, pour la suite. Dix minutes suffiront avant que je ne m’égare à nouveau. Les chiens semblent m’indiquer où aller et c’est avec leur flair que je finis par retrouver la trace qu’il convient d’emprunter. En chemin vers les canyons, je recroise éventuellement Jean-Philippe, lequel semble avoir pris la mauvaise direction. Nous poursuivons en équipe et c’est dans cette veine, avec une chaleur assez intense, que nous parcourons le tracé jusqu’au pied des canyons, le cours d’eau tant attendu. Dans un espace où l’eau se fait rare, toute source pure m’apparait comme un miracle. Nous débouchons sur les lieux et rejoignons le cours d’eau pour remplir nos gourdes, mouiller nos vêtements, puis laisser les chiens se baigner. Vaches et chèvres de montagne trouvent aussi le chemin de l’eau. Le débit es faible, mais sa fraîcheur, comme l’hydratation qu’elle nous offre, sont salvateurs. Au-devant, Olivia, une autre coureuse du groupe, est en train de se rafraîchir. Nous entamons bientôt la traversée en sa compagnie. Une nouvelle ascension se dessine et nous savons qu’elle risque de s’avérer corsée. Bon point: le jour se fatigue, ce qui nous permet de bénéficier d’une atmosphère plus agréable. À six- trois humains et trois chiens – nous gravirons donc le cayons jusqu’au deuxième point de contrôle.

Du deuxième au troisième point de contrôle

Nous croisons, à proximité du sommet, Vanessa et Jérôme. Là haut, le village est endormi, mais l’un des bâtiments laisse filtrer la lumière de même que le son de quelques voix. Les chiens s’affaissent à la porte et nous entrons pour y retrouver Thierry, un autre coureur, malade. Jean-Philippe choisis de tenter le sommeil alors que je repars avec Olivia, repue, dans la presque fraîcheur de la nuit. Le sentier qui nous conduit au PC3 est parsemé de cactus et la descente me fait sourire. J’y perds pratiquement ma frontale, accrochée aux extensions de l’un d’entre eux. Nous croisons ponctuellement un groupe de quatre à six coureurs Raramuris, parfois allongés, parfois assis, souffrant de malaises et de fatigue. L’ascension s’avère longue et ardue, compte tenu de l’heure avancée. Au petit matin, l’arrivée au PC3 me fait soupirer. L’un des chiens nous suit encore, ce qui me sidère, et je lui offre une barre protéinée avant de demander à l’équipe du PC de lui remettre un bol d’eau. Nous nous assoyons, puis nous allongeons brièvement dans la maison d’ainés de la communauté, encore endormis à même l’unique lit sur pattes de la pièce, tout habillés. Je n’ai plus trop idée du temps qui passe, ni de l’état de mes pieds (j’ai décidé de nier la douleur qui s’en va croissante). Je refuse d’ailleurs que l’on m’enlève mes souliers. Nous repartons avec la lumière du jour. Le rythme est lent.

Entre le PC3 et le PC5

Naviguer entre le PC3 et le PC4 est une histoire de grande chaleur, encore une fois. Chaque petite flaque d’eau stagnante est un prétexte pour inviter le chien qui nous suit encore à y plonger. Éventuellement, je constate qu’il s’arrête chaque fois qu’une zone d’ombre se présente devant nous. Le sentier devient une route carrossable où les véhicules passent très rapidement. Je valide le trajet avec les informations que j’ai en poche, puis la carte logée sur mon téléphone cellulaire. Nous approchons du lieu d’arrêt. Quelques habitant nous saluent, ici et là, le long du trajet et nous achetons un jus frais au passage. À ce stade, notre compagnon canin refuse de boire et sursaute quand je l’asperge. L’arrivée au PC4 se fait en catimini (urgence toilette). Le plan: laisser le chien au repos et repartir en douce. Nous avons parcouru plus de 100 km avec lui et j’espère, de tout coeur, qu’il ne tentera pas de nous suivre plus loin. Repartir est synonyme d’entreprendre une bonne portion de route, de terre d’abord et bétonnée ensuite. La chaleur en est à son point culminant de la journée. La douleur ressentie au contact de mes pieds sur le sol aussi. J’ai la confirmation que les ampoules sont nombreuses. Une à une, elles se mettent à exploser et me font figer un instant. Olivia avance en ligne droite ou enfin, en suivant les courbes alors que j’ai l’impression de sautiller de tous les côtés, en tordant mes pieds, pour laisser la brûlure passer lorsqu’elle m’envahit. Il m’arrive de prendre du retard en tentant de panser temporairement l’un ou l’autre et je reprends service en clopinant pour avancer vers l’espoir de zones ombragées.

Entre les PC 4 et 5, les surfaces d’eau sont quasi inexistantes. Notre seule opportunité de faire un remplissage et de nous rafraichir un peu est l’atteinte de l’embranchement appelé « El Churro », où un lac s’étend. Peu avant celui-ci, Olivia n’en peut plus et nous nous allongeons quelques minutes en bord de route. Pendant qu’elle ronfle, je jette un oeil à mes pieds et je me demande s’il ne vaudrait pas mieux poursuivre sans mes chaussures, idée réfutée en songeant aux déchets, aux scorpions, aux araignées et autres présents au sol. Nous repartons vers El Churro avec ma carte, car je suis déterminée à franchir les kilomètres qui nous sortirons de la route pour nous engager dans ce qui ressemble à un passage plus rural. Le lac apparaît, avec ses déchets, ses moisissures et autres. Je choisis de ne pas prendre le risque de boire cette eau, ce qui signifie gérer un seuil critique de déshydratation. Après avoir parcouru tout ce chemin sans trop boire, l’une des seules explications qui me vienne en ce qui concerne ma capacité à poursuivre avec presque rien se relie au supplément consommé (les gels Spark nutrition) et je me dis qu’ils contiennent vraiment quelque chose de magique.

Les massifs rocheux impressionnent. Le jour tombe à nouveau et le terrain se fait plus vivant. Éventuellement, mes yeux se referment d’eux-mêmes, ce qui me porte à m’allonger brièvement, peu de temps après avoir croisé un scorpion. Nous repartons positivement vers le haut. Je ne sais pas s’il est question d’heures ou de minutes, mes yeux s’ouvrant et se refermant sans que j’arrive vraiment à les contrôler, mais je constate que la route se peuple de formes de vie qui n’existent pas vraiment. Je penche inconsciemment d’un côté comme de l’autre et Olivia semble affectée de la même tendance. Nous avançons, sans relâche. Éventuellement, de réelles lumières apparaissent au loin. Il me semble voir passer une éternité avant d’arriver au PC5, en pleine nuit.

Pit stop et départ pour décrocher le PC 6, puis la finale

L’arrêt au PC 5 est bref, car il y fait très froid. Une buche auprès du feu, quelques nouilles en boite, les restes d’un sac de ravitaillement bouffé par les chiens du village (ils ont goûté à tous les sacs) et un café plus tard, nous entamons l’avant-dernière portion. Surprise: un géant noir se met à nous suivre, la queue ballotant dans les airs. Ses yeux brillent et il me fait l’impression d’un ange. Quoi que je lui dise, il refuse de rebrousser chemin. Nous continuons donc à trois, le vent dans les voiles et les cuisses glacées par le froid. Cette portions de parcours me paraît interminable, probablement en raison de la température, de mes attentes, de l’état de mes pieds et du fait que je sais qu’il s’agit du dernier point avant l’arrivée. Déboucher sur deux petites tentes, auxquelles est accolé un feu qu’entretiennent une dame vêtue de ses habits traditionnels colorés et sa fille, sourire aux lèvres, constitue un bel accueil. Le chien et moi mangeons peu; Olivia hérite donc d’une double portion de nouilles. Nous repartons d’une traite vers notre dernier objectif et je me sens confiante que le trajet sera bouclé lorsque se lèvera la troisième journée, d’ici quelques heures.

Malgré la douleur persistante, je m’accroche à l’euphorie du sentiment de proximité et nous gambadons tous trois sur le tracé, entre nature et ville, puis sur la voie ferrée. Je sautille en observant le chien avancer avec grâce et Olivier cheminer de façon déterminée. J’ai confiance. Et puis le jour tourne. J’ai mal évalué l’étendue du terrain qu’il nous reste à parcourir. La chaleur revient lentement, mais sûrement, et Olivia semble envahie par le découragement, prostrée au soleil. À ce moment, je me demande si elle choisira d’abandonner ou de poursuivre. J’ai la sensation qu’il nous faut monter encore, alors j’attends. Accompagnée de trois enfants, elle, moi et le chien prenons le petit chemin qui nous conduit plus haut. Nous consultons nos cartes à tour de rôle, puis je prends les devants, mue par un désir de compléter le trajet sans erreur supplémentaire (à nous deux, nous en avons commis quelques-unes). Le soleil plombe, nos gourdes sont pratiquement vides et nous ne mangeons à peu près plus. Ne laissant aucune place au doute et à l’hésitation, j’avance. Je n’ai aucune idée de l’endroit où nous déboucherons, mais j’ai décidé d’avoir confiance et de l’imaginer comme on nous l’a décrit. Pour nous trois.

Mon téléphone affiche une mention de surchauffe à l’instant précis où nous croisons un caméraman et un bénévole à l’intersection de ce qui semble être l’un des sentiers du village. Je cherche la direction à prendre et on me pointe, en me tendant un tube d’eau, le trajet. C’est ce qu’on appelle un « go » sans concession. Olivia boit aussi, le chien est toujours vivant et nous plongeons vers la fin comme deux guerrières ou survivantes, c’est selon, bien conscientes que les barrières horaires estimées ont largement été transgressées, mais heureuses d’arriver enfin à la bannière de fin de parcours. Franchir le fil d’arrivée me permet d’imaginer ce que vivent les raideurs lorsqu’ils complètent une aventure en autonomie, en s’orientant par eux-mêmes, en zone inconnue. Nous l’avons fait. Envers et contre tout

Photo: Théo Schmitt

Partager quelques accolades, m’asseoir et découvrir que j’ai encore deux pieds font partie des joies qui suivent le cours des choses. En répondant aux questions de ceux qui m’entourent, je réalise que je me sens accomplie malgré tout, même si je n’ai pas réussi à parcourir le trajet tel que je l’aurais voulu. L’aventure me nourrit. Tous trois au repos, cabot inclus, nous profitons de l’instant. Je sais bien, en observant au-dehors, tout autour, comme au-dedans, que cette histoire m’aura transformée. Que son oeuvre est à peine entamée. Il y a tant à raconter. Et même si j’ai pensé, quelques fois, ne plus jamais courir, je sais pertinemment que j’ai envie d’explorer encore, de découvrir à nouveau. Je croyais avoir compris ce que représentait l’ancrage depuis un petit moment, pourtant, en cet instant précis, je ressens qu’il s’agit de beaucoup, beaucoup plus que ce que je pouvais concevoir. Ressentir la Terre, si grande et si petite à la fois, m’offre un cadeau inouï: celui de perspectives et d’histoires que je n’avais pas encore devinées.

Le géant noir au repos

Constats:

1- J’ai choisi l’aventure humaine – et animale – avant la performance et je l’ai fait de façon 100% assumée.

2- Même si je m’étais entraînée à la chaleur, au Québec, je n’étais pas prête à un écart de température de près de 50 degrés.

3- J’ai encore besoin d’entraînement en altitude.

4-Expérience ultra concluante en ce qui concerne ma stratégie alimentaire, ce qui est exceptionnel en soit.

5-Je me demandais, dernièrement, s’il ne vaudrait pas mieux cesser de courir pendant un certain temps, compte tenu de ma condition, mais il semble que j’aie encore beaucoup à vivre en ce domaine!

6- Voyager pour partir à l’aventure fait partie de mes essentiels.

*À suivre et à découvrir plus amplement dans le cadre d’un ouvrage consacré entre autres à ce périple.

**Un merci cosmique à tous les membres du groupe:

L’ensemble des participants: la quinzaine de coureurs Raramuris, dont Celestino et ses aînés, Vanessa Moralès, Julien Chorier, Christophe Dain, Jérôme Chauvin, Olivia Durocher, Jean-Philippe Lefief, Thierry et Isabelle Corbarieu, Théo Schmitt, Pavel Panloncy, Johan Steen, Gérard Segui, Bernard Monin, Anne Genest et Joan Roch.

Les membres de l’organisation et leurs collègues: Jean-François Tantin, Romain Granjon, Simon Guignard, Paul BW, Octavio, Chouille, Rafaela, les ambulanciers, Lolita et sa famille, nos chauffeurs enflammés.

***Et merci enfin à tous ceux et celles qui ont contribué à faire de cette aventure une réalité: Marianne, Chantale, Izna, Arielle, Linda, Jean-Paul, Josée, Bastien, les chats de la maison. C’était tout un défi en soit!

Être soi-même

Oser être soi pour avancer en adéquation avec les réalités qui sont perchées, ancrées, déposées, peut-être, un peu partout sur nos planètes.

Être soi-même, out of the box, comme on le dit si bien chez nous, c’est accepter que les cadres, les étiquettes qui sont les culturellement et socialement les nôtres risquent de ne pas correspondre à celui ou celle que nous sommes. Que nous sommes vraiment.

Les rôles que nous jouons et les fonctions que nous exerçons nous composent. Sans eux, nous existons, simplement et peut-être de façon plus tangible, contrairement à ce qu’il nous est donné de croire. On peut reconnaître des parties de ce que nous sommes à travers les autres, mais il n’existera toujours qu’un seul être humain, parmi des milliards, constitué comme nous le sommes, habitant des mystères dont nous ne saurons peut-être rien, des facultés, des aptitudes, une propension à développer l’être au-delà de la conception que nous en avons. Nous observons, nous imitons pour tranquillement construire notre unicité, notre oeuvre. La construire ou la reconnaître, puisqu’elle semble avoir toujours été.

Notre environnement, nos expériences et nos choix contribuent à déterminer qui nous sommes aux yeux des autres, et bien souvent, à nos propres yeux. Parfois, les cases semblent plus faciles à cocher. Parfois encore, la façon dont nous nous sommes construits, les cordes à nos arcs, nos réalités, nos identités ne cadrent pas, ne collent pas. Apprendre à se connaître et accueillir l’être que nous sommes n’est possible qu’en plongeant au coeur de soi, en se permettant de découvrir et de dévoiler ce que nous sommes prêts à partager. À sa façon, chaque personne fera des pas dans cette direction. On peut ainsi être témoin et s’émerveiller de l’audace avec laquelle certains osent offrir au monde une partie du cadeau de leur unicité. L’exposer simplement, la rendre spectaculaire, en faire le flambeau qui éclaire un ou des milliers, voire des millions de chemins. Il nous appartient d’être à l’écoute pour nous inspirer, peut-être, de ceux et de celles qui osent. Pour reconnaître la lumière qui est la nôtre.

Oser être soi pour avancer en adéquation avec les réalités qui sont perchées, ancrées, déposées, peut-être, un peu partout sur nos planètes. En posant un regard bienveillant sur soi, sur l’autre, il est possible que ceux et celles qui suivront se donnent la permission d’en faire de même.

Règle générale, les exigences ne sont pas négociables. Qu’en est-il de l’être? Nous nous adaptons, nous nous camouflons, nous nous fondons. Et nous en retirons quelques bénéfices, assurément, puisqu’on peut considérer cette propension à agir de la sorte comme des qualités ou des attitudes primées dans les milieux où nous évoluons. Et si nous étions pleinement nous-mêmes, en faisant fi de la peur du jugement, en choisissant de nous incarner complètement, en nous ancrant dans cette présence qui ne peut être que la nôtre? Qu’apporterions-nous au monde? Que serions-nous en mesure de cultiver et de faire grandir pour contribuer aux univers que nous peuplons? Que risquerions-nous de perdre? De gagner?

Sortir de sa zone de confort est un terme populaire. Et si, en fait, il s’agissait plutôt d’entrer pleinement, dans l’ouverture, en soi-même pour que se dissolve la zone, le cadre, l’étiquette correspondant à ce confort? Ce faisant, peut-être nous sentirions-nous reliés.es autrement, connectés.es au flot vibratoire, le flow, cet espace où il est possible d’observer, de ressentir qu’en fait, malgré les milliards de profils différents, en vertu de nos milliards d’unicités, nous nous complétons. Être connecté.e, se relier au monde, c’est respirer la vie. C’est aussi créer.

Out of the box

Comme la nature

La nature sauvage

« La véritable appartenance ne se résume cependant pas à un dos fort et un devant doux. Une fois que nous avons trouvé le courage de rester seuls, de dire ce que nous croyons et de faire ce qui nous semble juste malgré les critiques et la peur, nous pouvons quitter la nature sauvage, mais la nature sauvage a marqué nos coeurs. Cela ne signifie pas que vivre sa nature sauvage n’est plus difficile, mais qu’une fois que nous l’aurons bravée seuls, nous serons douloureusement conscients de nos choix pour l’avenir. Nous pouvons passer toute notre vie à nous trahir et à rester seuls. Mais une fois que nous nous sommes défendus et que nous avons défendu nos convictions, la barre est plus haute. » (Brené Brown, traduction libre)

La sensibilité / Sensitivity

Prendre le pouls de sa sensibilité pour y laisser atterrir sa présence et respirer ce qui a besoin de faire son chemin avant d’émerger, de se couler dans la terre, de s’ancrer ou peut-être encore de s’envoler.

Souligner la valeur d’un moment qui n’existe qu’une fois, en de multiples dimensions, et croire qu’on peut lui offrir la dignité, le respect et l’attention qu’il mérite pour qu’il soit, tout simplement, avec soi.

Peu importent les croyances, peu importent les absences ou les divergences

Tracer une voie, dans la simplicité, et cultiver son jardin intérieur pour, peut-être, donner naissance à la reconstruction de celui qui nous entoure, de tous ces petits et plus vastes mondes qui attendent une conscience à laquelle nous ne nous sentons pas toujours reliés.

En saisir l’occasion, c’est aussi se poser. Ne serait-ce que pour l’un de ces instants. Les modalités nous permettant de développer nos aptitudes en ce sens semblent s’être multipliées au cours des dernières décennies, alors que nombre d’entre elles existaient déjà, dans un espace de secret relatif. Peut-être ne nous paraissent-elles que plus accessibles maintenant qu’il y a cent, deux cent ou même mille ans. Nos voies de communication en ont facilité l’accès. Tout comme les bouleversements, qui nous remuent parfois au point de considérer, comme on le ferait en cas de crise, de traumatisme, de passage, des avenues que nous n’emprunterions pas à première vue.

Il y a plus de vingt ans, j’ai plongé: des arts visuels au Falun Dafa (image) en tendant la perche vers le QI Gong, du Reiki aux Kirtans dans un ashram, en passant par la méditation pleine conscience, la respiration, le travail de vision et de connexion, pour renouer avec la danse, la course, etc. L’ultime source de rappel à la vie, en ce qui me concerne, demeure la nature, l’environnement sauvage, le calme des espaces où la conversation se fait autrement. C’est en partie ce qui m’a permis de reprendre le fil d’une conversation avec cette vie, de communiquer au-delà des silences, d’étendre ce désir que j’ai de dire, de faire lumière, d’encourager la clarté, l’authenticité, la transparence. Oui, il arrive que ce soit inconfortable. Oui, ça peut déranger. Des portes se ferment, d’autres s’ouvrent et les coins d’ombre propices à dissimuler disparaissent peu à peu. Soit.

Choisir de vivre, à mes yeux, implique de s’habiter pleinement pour soi-même, d’apprendre à grandir avec chaque rite de passage, de faire amende honorable, en toute humilité. Choisir de vivre, c’est faire l’offrande de soi au monde, à sa façon, afin que nous puissions construire encore. Prendre soin, générer la communication, prendre conscience de nos jugements, développer, faire face aux tabous, entendre et écouter, accueillir, être, aussi pleinement que possible en la circonstance.

Je tomberai, nous tomberons encore.

Et nous nous relèverons. Dans mon imagination, avec des racines, avec des ailes, pour témoigner à notre monde la gratitude d’exister dont il nous a fait cadeau. Dans mon imagination, le cœur grand ouvert et les yeux empreints de cette profondeur qui nous permet de naviguer plus loin.

Ici, ailleurs

Abitibi, à 27 ans, photo: J. Audy

To take the pulse of our sensitivity in order to let a presence land there and breathe in what needs to make its way before emerging, to sink into the earth, to ground with it or perhaps to fly away.

To underline the value of a moment that exists only once, in multiple dimensions, and to believe that we can offer it the dignity, the respect and the attention it deserves so that it is, quite simply, with us.

No matter the beliefs, no matter the absence or divergence of them

To trace a path, in simplicity, and to cultivate our inner garden in order, perhaps, to give birth to the reconstruction of that which surrounds us, of all those small and larger worlds awaiting a consciousness to which we do not always feel connected.

Seizing the opportunity is also about taking a break. If only for a glimpse, a tiny bit of these moments. The modalities allowing us to develop our aptitudes in this regard seem to have multiplied during the last decades, whereas many of them already existed, in a space of relative secrecy. Perhaps they only appear as more accessible to us now than a hundred, two hundred or even a thousand years ago. Our means of communication have facilitated their access. Just like the upheavals, which sometimes move us to the point of considering, as one would in the case of a crisis, a trauma, a passage, avenues that we would not take at first sight.

Over twenty years ago, I dove from visual arts to Falun Dafa (image) to QI Gong, from Reiki to Kirtans in an ashram, to mindfulness meditation, to breathing practices, vision and connection work, dance, running, etc. The ultimate reminder of life, as far as I’m concerned, remains nature, the wilderness, the quiet of spaces where conversation happens differently. This is part of what has allowed me to pick up the thread of a conversation with this life, to communicate beyond the silences, to expand this desire I have to say, to shed light, to encourage clarity, authenticity, transparency. Yes, it can be uncomfortable. Yes, it can be disturbing. Doors close, others open and the shadowy corners that are conducive to concealment disappear, little by little. So be it.

As I see it, choosing to live, implies living fully for oneself, learning to grow with each rite of passage, making amends, with humility. To choose to live is to offer ourselves to the world, in our very own way, so that we can build again. To care, engage communication, become aware of our judgments, develop, face taboos, hear and listen, welcome, be, as fully as possible in the circumstance.

I will fall, we will fall again.

And we will rise, somehow, too. In my imagination, with roots, with wings, to show our world the gratitude for having been given a life to grow. In my imagination, with our hearts wide open and our eyes filled with the depth that allows us to sail further.

Here and everywhere else