isabelle

Être femme et être mère

Être femme et être mère pour un instant ou pour toute la vie

Accepter de jouer ce rôle et de devenir celle qui veille sur la vie semble encore auréolé de mystère. Je n’ai pas trouvé les réponses à toutes ces questions qui voyageaient dans ma tête lorsque j’étais en train d’aillaiter mes enfants, lorsque je caressais leurs cheveux, que je frictionnais doucement leurs petits pieds pour les aider à trouver le sommeil, lorsque je les portais, pendant de longues heures, appuyés sur ma poitrine.

Accompagner mes enfants et ceux des autres le long de leur parcours de vie abreuve une source infinie de questionnements, mais aussi de croyances à détricoter et d’autres à faire fleurir.

Effeuiller les journées, puis les nuits pour croire qu’il est possible d’y parvenir et de faire, d’une volute de solutions, des oeuvres immuables. Penser qu’un état, un choix, un lieu ou un acquis peuvent prendre des airs de permanence. Courir au sens littéral comme au sens figuré pour faire du vent, pour faire grandir, parfois pour générer un esprit empreint de vie…autrement. Ralentir, comme on aborde un temps de repos, pour relater les événements qui sont écrits dans les mémoires, pour respirer le parfum du quotidien et prendre dans nos bras ces rêves qui poussent ou qui s’éteignent avec ceux et celles qui nous entourent.

Enraciner

Capter le pouls de nos essoufflements

Retrouver le temps qui n’existait plus, puis, un jour, perdre celui que l’on croyait devenu allié

Être femme, être mère pour un instant ou pour toute la vie

Cultiver le sens quand il est encore endormi en choisissant la confiance

Douter encore parce que c’est dans la nature des choses

Enraciner

Pour un instant comme s’il s’agissait de toute une vie

Puis croiser cet arbre dont les racines ont fuit le sol et qui pourtant existe encore parmi les siens.

Enraciné, autrement

Je suis Femme

Je suis Mère

Au creux de la vague, sur la route, en montagne, entre les troncs noueux, de nuages en soleil, de lune en étoiles

Le souffle enraciné

Jusqu’au bout des mondes.

L’oeuvre des pages et des montagnes

Des jours, des semaines, puis des mois pour monter et pour redescendre des abrupts aux aspects variés en éprouvant des sensations tout aussi distinctes. Des jours, des semaines, puis des mois pour accoler des mots sur les pages blanches, prête à danser avec eux. Parallèlement, le petit matin, le jour et l’aurore n’ont de commun que la conscience que je choisis d’y déposer. Comme le vent qui circule, comme l’heure qui tourne et comme ces changements provenant d’une multitudes de choix, j’avance.

Il y a un an, ce monde qui semblait cesser de tourner me promettait une nouvelle façon d’entrevoir le détail autant que l’ensemble. Le temps ne s’était pas arrêté. Il s’était déplacé. Ainsi, j’ai éprouvé l’envie de retrouver son fil et de composer avec lui autrement. Pour hier, pour aujourd’hui et pour demain. À travers ces bouleversements, ces drames et ces petits miracles qui ont eux aussi continué de faire la roue avec la vie, le monde a changé. Et il change toujours.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui du temps, offre une perspective différente. Ce temps que je n’avais pas devenait le trésor garant de la suite. Celui que je tenais à préserver pour mieux respirer. Pour ressentir, autrement, le corps, le coeur et l’esprit. En faisant le choix d’entreprendre un défi, j’en entrevoyais un autre.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui du silence, offre une perspective différente. Ce silence dont le poids me semblait disproportionné, vibrait en tremblement de chair, en migraine, en morceaux de casse-tête qui ne s’assemblaient plus. Ce silence que je voulais briser en faisant le choix de communiquer vraiment, véritablement. Dans l’instant.

Quand la roue tourne, se relier au fil, celui de l’accueil, offre une perspective différente. Ouvrir les pages de mon cahier me permettait de retrouver la sensation de cet accueil qui réchauffe, qui réconforte et qui fait sourire, paisiblement. Entre les mots, entre les histoires, un nouvel espace était rapatrié.

Quand la roue tourne, enfin, se relier au fil, celui du défi, offre une perspective différente. Cet esprit du défi, qui transporte avec lui ses surprises, celles dont on ne sait que nos accords. Dans la foulée, entremêler les pages et les montagnes pour créer le récit d’autres temps, d’autres lieux. Pour apposer mes empreintes auprès de celles du renard, du lièvre, du lynx et du cougar. Faire de cet alliage une alliance propice à rencontrer le jour. À glisser, avec la nuit, entourée d’étoiles, de nuages, de grands vides, mais aussi de pleins qu’aucune crise n’aurait pu éviter, empêcher ou même favoriser. Parce qu’ils ont toujours existé. Parce qu’ils seront encore ici et ailleurs. Parce que c’est de vides en pleins que l’on chemine pour rencontrer l’équilibre. Et pour faire de cet équilibre un silence qui s’ébruite.

Et dans les silences ébruités, les mots reconnaissent la vie. La vie reconnait ses mots. Elle leur donne une force qui les propulse. La propulsion se mue et devient le mouvement, la roue qui tourne. La vie. La galaxie.

Entre les pages et les montagnes, le trajet parallèle prend son sens.

Jusqu’au prochain embranchement. Jusqu’à la prochaine roue.

À son aurore

À son crépuscule

« Play the Long Game »

« Comme la nouvelle année approche et que nos esprits se tournent, inévitablement, vers les résolutions, je me souviens que la plupart d’entre nous surestimons ce que nous pouvons accomplir au cours d’une année. De même, nous sous-estimons ce qu’il nous est possible de réaliser dans le cadre d’une dizaine de ces années. En d’autres mots, play the long game ».

Rich Roll

Je me souviens des cendriers et de la cafetière, toujours pleins. Des silences. Des éclats de voix aussi, ceux qui marquaient les moments de débordement. De la personne qui nous gardait, moi, mon frère et ma soeur, d’un peu trop près. De la voiture, au garage, à l’intérieur de laquelle ma mère tentait de se perdre, plongée dans les vapeurs toxiques.

Je me souviens de détails que j’aurais souvent préféré oublier. Certains m’ont échappé, probablement accrochés au baluchon de mes deux ou trois premières années d’existence…

Avec le temps, la conscience de la fragilité de nos vies m’a heurtée. Je ne m’en faisais pas trop pour la mienne, mais pour celle de mes proches. Voir ma mère, puis mon père tomber. Choisir l’anorexie comme porte de sortie, alors que je n’arrivais pas réellement à exprimer. Faire de l’hypertension et de la colite ulcéreuse des ultimatums en regard d’un besoin de transformation. Entendre, au téléphone, que mon frère, puis ma soeur avaient tiré sur le fil de leur vie pour le débrancher. Lire que deux de mes oncles, parmi quelques autres, avaient fait ce même choix. Chercher le sens là où il ne semblait en demeurer aucun…

Les images du passé ont toujours une teinte particulière. Cette teinte, on la façonne, avec le temps, avec les impressions qu’il en reste, les réparations, les guérisons.

J’ai appris à peindre, à dessiner ces images. À les écrire, en secret, puis en partage. J’apprends encore à en parler lorsque c’est pertinent. Je ne l’apprécie pas nécessairement, mais la promesse de moments légers, de fous rire et d’instants pleinement savourés me permet de croire que c’est une bonne chose.

Toucher la santé. Pardonner. Aimer.

L’année 2020 s’est présentée avec ce cadeau qu’est l’appel au changement. Elle a soufflé sur les bougies de l’introspection. Elle a offert un regard perturbant, mais également propice à grandir. Je n’avais pas anticipé que la santé me filerait entre les doigts. Que la sensation de perte prendrait le dessus. Que je laisserais la fatigue me convaincre que j’en avais assez de lutter. Parallèlement, aujourd’hui, je ne crains plus la mort, mais il m’arrive de craindre la vie, ce que nous choisissons d’en faire. Il me semble y avoir tellement à cultiver, aider, changer, contribuer pour que puisse fleurir, plus amplement, notre humanité.

Je n’ai plus envie de lutter; j’ai envie d’accueillir. En nourrissant la volonté d’aider mes enfants, comme mon prochain, à franchir l’inusité. En nourrissant l’espoir de reprendre le dessus, de corps, d’âme et d’esprit. Pleine. Prête à avancer. En refermant le livre du passé.

À l’aube de cette année 2021, celle que d’aucuns attendent impatiemment, je me penche sur le dixième manuscrit que je viens de compléter. Mon onzième livre. Je n’ai aucune certitude quant à « son chemin de vie », mais je sais qu’il représente un passage. Un collègue coureur écrivait récemment : « C’est l’espoir qui nous garde en vie ». J’y ajouterais la foi; celle que chacun peut illustrer comme étant la sienne, qu’on parle de l’Univers, de nos grandes approches philosophiques, religions ou idéologies quelles qu’elles soient. Du rêve aussi.

L’espoir, la foi et le rêve.

En faire des histoires à raconter. Des livres à partager. Des aventures à vivre, au-dedans comme au-dehors. Trouver la direction qui leur permet de se muer en projets, en objectifs, en plans, en visions. Aider son prochain. Et suivre les tracés pour retrouver la piste de la douceur, du rire, de la bonté. De ce qui, peut-être, s’habille en bonheur, comme si la terre goûtait le ciel.

Comme si le temps n’existait plus que dans les espaces où l’on contemple celui ou celle que l’on est devenu, entouré(e) de tous ceux que l’on croise et qui nous permettent, jour après jour, de devenir une meilleure personne, un être empreint de bonté, de chaleur.  

Play the long game – Parce qu’autrefois, je n’avais aucune idée de ce qu’il me faudrait parcourir et franchir pour en arriver à aujourd’hui.

Play the long game – Parce que c’est encore un pas à la fois qu’on peut y arriver.

Play the long game – Parce que je choisis de croire que ces mêmes pas sont voués à créer une oeuvre : le tableau des passages que nous aurons empruntés.

Play the long game – Et vous?

En vous souhaitant une douce transition vers 2021,

Isabelle

xxx

La liberté

« Pour Kim Thùy, le bonheur et le plaisir passent aussi par la liberté : « C’est la comprendre, l’assumer et savoir quoi en faire. Il m’a fallu beaucoup de temps pour y arriver, explique-t-elle humblement. C’est à l’âge de 50 ans que j’ai saisi la liberté du bonheur et toute la légèreté que cet état nous procure. La liberté donne le bonheur et le bonheur donne la liberté. C’est comme si la liberté se traduisait par la confiance de se dire qu’on peut se laisser aller, qu’on peut laisser la vague nous transporter ». »

Le Devoir

Franchir la ligne d'arrivée

Ce matin, chez moi, le thermomètre indique onze sous zéro. Je l’observe, par la fenêtre, le dos accolé à cette chaise qui se prélasse tout près du feu de foyer. La neige habille le sol et j’ai bien l’impression, cette fois-ci, qu’elle s’assurera de le garder recouvert. Qu’elle invitera, à court terme, son manteau, puis son univers blanc, à cohabiter avec nous pendant quelques mois. Sa beauté et sa simplicité demeurent. Sa complexité aussi, compte tenu de ce qu’elle appelle en adaptation, en préparation, en garantie d’isolation. Au Québec, nous sommes culturellement préparés. C’est une réalité à laquelle nous faisons face depuis toujours. Et pourtant…

Se dire, laisser la vague nous transporter. Être, avec toutes ses déclinaisons, celui ou celle qui se permet de piétiner au sol, d’étendre les bras au ciel et d’avancer en transparence. En authenticité. Souligner le temps comme s’il se pouvait qu’il n’existe plus pour en faire un souvenir heureux. Prendre un instant pour remercier. Faire de ce qui nous émeut, de ce qui nous touche, une direction. Trouver un projet inspirant et plonger à grands renforts de créativité afin de lui permettre de s’épanouir avec soi, avec nous. Tant et tant de gestes, de postures, d’actions voués à souligner l’importance des petits comme des grands moments.

Depuis quelques semaines, j’explore les possibilités d’exil, à la recherche des vagues, des palmiers, de la chaleur. D’un souffle qui m’apparait plus doux. Paradoxalement, lovée sur ma chaise, auprès du feu, je constate que la chaleur peut se faire présente chez nous aussi. Que la douceur s’exprime à travers les choix qui sont les miens. Que mes valeurs, au même titre que nos routines de cette année, font les montagnes russes, simulant l’épreuve. Lorsque les temps sont particuliers, lorsque la vie bouscule, les remises en question sont susceptibles de s’entrechoquer, elles aussi. Le corps parle. L’esprit parle. Les émotions imitent la neige. Il devient difficile de passer outre. Comme si faire fi de ce qui se trame, au-dedans, éloignait.

S’éloigner, en temps réel ou dans l’espace virtuel, peut s’avérer précieux. S’éloigner, mais pas s’éteindre. Parce qu’on ne peut éteindre la neige. Parce qu’elle fait partie de nos moeurs, dans une certaine mesure. Elle nous rappelle à ce qui compte, à ce qui importe. Le bonheur qui habille la liberté. La liberté qui est garante du bonheur. Je le ressens lorsque je m’immerge dans l’univers de l’écriture, lorsque je deviens un avec la nature, lorsque je cours et que j’explore mes capacités, que je découvre la force de nos montagnes, de nos forêts, de nos lacs et de nos océans. Lorsque je vois grandir mes enfants, que les sourires se dessinent, dans l’ouverture, là où j’entends des éclats de rire. Lorsque je me laisse inspirer et que je permets à la petite voix de mon intuition de prendre sa place. Lorsque je rêve d’aventure et d’expéditions, de petits gestes qui pourront, peut-être, contribuer à changer le monde, nous portant à nous sentir de moins en moins isolés. Des gestes qui deviennent légion, pour lesquels on se tend la main dans une ronde dépassant les frontières, les limites de nos raisonnements. Des gestes résonnants.

Courir et écrire la terre, dans un bouquet de neige ou à l’ombre d’un palmier, en faisant fi du temps.

Écrire et courir la terre pour faire une différence, pour que se tissent des liens propices à transformer le cours des choses, à mettre sur pied des projets, des actions voués à faire une différence.

Histoire de franchir la ligne d’arrivée autrement, avec la conscience qu’il y a tant à être et à faire. Que le pont se fait en permettant au bonheur, à la liberté, de prendre place. D’exister, en soi.

Et je rêve de cet instant où nous saurons que nous sommes légion ayant au coeur ce bonheur, cette liberté. Pour que le monde change, encore. Un pas à la fois

Et je rêve de cet instant où je traverserai la ligne de mes cent ans. J’aurai le sourire aux lèvres, en portant le bonheur, le souhait d’avoir fait une différence. En continuant de caresser l’espoir pour les prochaines générations. Pour qu’elles aient ce même bonheur au coeur, dans la confiance que le monde puisse grandir avec elles, toujours meilleurs. Pour la faune, pour la flore, pour l’environnement et pour l’Humanité.

Et si on en parlait? How will we reach for each other?

À la maison, j’ai deux enfants. L’une se sent complètement dépassée par les événements; elle n’en peut plus. L’autre me parle de la mort, de l’angoisse face à celle-ci; elle m’exprime le parallèle qu’elle fait entre ce qui se vit en ce moment et les épreuves que nous avons traversées au cours des dix dernières années. Elles ne sont pas encore adultes. Elles n’ont même pas l’âge de conduire. Dans ce logement qui nous abrite et que nous devrons quitter bientôt, je me rappelle que nous sommes privilégiées. J’éprouve de la gratitude et pourtant, les remises en question surgissent. Les nuits de sommeil sont courtes. Lorsque celui-ci nous emporte, son ciel tangue. Les matins s’embrument…

Je m’étais promis de faire abstraction de commentaires ou d’en ajouter quant à ce qui se vit, socialement, de nos jours, compte tenu du fait que nous sommes déjà surchargés d’information comme de désinformation. J’ai l’impression qu’il peut s’avérer assez aisé de juger, d’interpréter, de sombrer dans un état qui s’éloigne de l’équilibre. On m’a d’ailleurs demandé, à certains moments, de me positionner, de prendre part à nos mesures (comme tout le monde – je m’y tiens; nous nous y tenons) et de me faire l’avocate d’une position ou d’une autre, rôle que je ne prendrai pas. Toutefois, je ne peux pas passer sous silence ce que j’observe et qui nous touche les uns les autres.

J’observe qu’il y a beaucoup de confusion, de dissonance, que ceux qui en souffrent ne sont pas nécessairement alités ou en difficulté respiratoire, mais qu’ils sont de plus en plus nombreux. Et ça me préoccupe particulièrement quand on parle de notre jeunesse, quand je le vois chez mes enfants…

Pour être franche, il y a une partie de moi qui en avait déjà son lot bien avant l’avènement de cette crise. Que nous soyons plus ou moins bien nantis, il me paraît évident que nous avons encore beaucoup à faire pour améliorer le monde. Pour prendre soin des gens. De nous-mêmes, de la nature, de nos environnements intérieurs et extérieurs. Sur le plancher des vaches, j’appellerais ça un « wake up call ». Un autre.

Demeurer active/actif, faire du sport, méditer, écouter de la musique apaisante (ou stimulante), trouver des façons de se sentir aligné(e), en équilibre, de se reposer font partie des essentiels. J’ai exprimé, il y a quelque temps que je me sentais anxieuse face à l’ensemble de la situation. Que je réalisais que cela m’affectait beaucoup plus que je ne l’aurais voulu. Par vagues. Avec la fatigue accumulée, très certainement. À la réflexion, ce qui me préoccupe n’est pas la maladie. Loin de moi l’idée de décrier quoi que ce soit en lien avec nos politiques ou de minimiser ceux qui en sont ou qui en ont été atteints, rassurez-vous. Mais je ne peux pas faire abstraction de l’ampleur de nos réactions, des dommages collatéraux en regard de ce tout, de cette crise.

On peut être témoin de formidables mouvements, de ceux qui nous élèvent, comme d’initiatives créatives. J’ai pris part à plusieurs d’entre elles; j’en ai même initié dans ma région. Et j’y crois encore. Parce que ça nous fait du bien. Parce que nous avons besoin les uns des autres. Il émerge toujours, de l’adversité, des gestes, des mots, des expériences formatrices, empreintes d’humanité. En même temps, à l’instar du Ying et du Yang, certaines de nos actions, de nos réactions sont caricaturales. Je vois, j’entends et je lis le récit d’expériences qui tournent autour de l’ignorance, du silence, de la violence, de l’intimidation, de la peur. Peur de l’autre. Peur de vivre. Mal de vivre aussi…

J’ai également conscience que ces comportements n’ont rien de nouveau et qu’ils faisaient partie de nos réalités bien avant la crise. Mais constater qu’ils affectent de plus en plus nos jeunes, nos clientèles à risque, nos ainés comme tout autre individu vulnérable me fait l’effet d’une bombe dont le gaz s’échappe lentement et sûrement. Oui, ils sont résilients, ils s’adaptent, savent être forts quand il le faut. Mais personne n’est sans faille.  Ils ont le droit, eux aussi, d’exprimer leur vulnérabilité. D’en avoir assez. De chercher mieux. J’en conviens : nous sommes choyés, malgré tout, en regard de nombreuses autres nations, de multiples modes et milieux de vie. Nous sommes éduqués. Nous mangeons. Avons accès aux soins médicaux de base, pouvons aspirer à nous réaliser sur le marché du travail et plus encore.

Je suis une femme. Les rôles de mère, de créative, d’athlète, d’ambassadrice, de conseillère et j’en passe font partie de mon quotidien. D’ailleurs, depuis un certain temps, je me débrouille en faisant de l’entretien ménager lourd. Avec tout mon respect pour ceux et celles qui oeuvrent dans ce secteur, je vous partage ici une infime portion de ma routine professionnelle du moment.

Voici : sur mon lieu de travail, de nombreux pièges ainsi que des trappes ont été disposés un peu partout pour gérer la présence des souris (le site est situé en forêt). Les pièges visent, dans un premier temps, à isoler celle qui y entre, puis, comme elle ne peut pas en ressortir, elle s’affaiblît graduellement, se déshydrate et…meurt. Lorsque je vois l’un de ces objets, je m’empresse de l’ouvrir. J’espère pouvoir aider la petite bête et la remettre là où elle profitera de son terrain, libre. Parfois, j’ouvre la boite de métal et j’en trouve une toute recroquevillée, les yeux fermés. Elle ne bouge plus du tout, pas même une moustache. Je prends alors délicatement le contenant et je descends les marches du balcon de l’installation où je me trouve pour aller lui offrir une sépulture en toute simplicité, auprès d’un arbre. Chaque fois, j’en ai le coeur tout retourné…

Vous me direz qu’il ne s’agit que d’une souris. Malgré tout, à mes yeux, elle compte. Parce que nous sommes tous et toutes des êtres vivants. Pas de la même espèce, mais tout de même. À chacune de mes interventions, je me demande jusqu’à quel point nous aurons le courage d’être solidaires. D’être présents les uns pour les autres, en dépit de nos opinions, de nos choix, de nos croyances. Parce que nous pouvons tous incarner tantôt la souris, tantôt la main qui aide. Quelque soit notre provenance ou notre statut, ça compte.

Nous ne serons peut-être pas en mesure de tirer tout le monde d’affaires, de sortir de la boite sans une intervention externe. Une intervention de géant ou de souris. Mais j’ose espérer que j’aurai et que nous aurons assez d’humanité pour reconnaître que les appels à l’aide ont toujours leur importance et que la valeur qu’on leur accorde peut dépasser, de loin, cette conception que nous avons de ce qui va ou ne va pas. Parce que nous pouvons faire une différence, d’une façon ou d’une autre. Parce que la santé, c’est aussi mental. Qu’on se le tienne pour dit.

Garder le phare

“When the five senses and the mind are stilled, when the reasonning intellect rests in silence, then begins the higher path ».

The Katha Upanishad

Dans le sillage de la course…choisir de troquer son chapeau de coureuse pour celui de gardienne de phare.

Pré-miss

Samedi, six heures du matin. Anne et moi sommes en train de faire les quelques gestes qui nous conduiront au départ de cette prémisse, celle que l’on a décidé de nommer « pré-miss », accompagnées de son conjoint, Sylvain. Je me suis levée à quatre heures, sans penser à me rendormir, puisque, de toute façon, je n’y étais pas vraiment parvenue la veille. Le départ de la maison et l’arrivée à Bromont s’étaient effectués sans encombre. Je ressentais, toutefois, quelque chose d’étrange depuis plusieurs jours, sans pouvoir identifier de quoi il s’agissait. Au cours de la soirée précédant le départ, alors que je me disputais avec ma grande – essentiellement parce que je n’avais pas été à l’écoute de ce que je ressentais – je m’étais promis, dorénavant, de m’écouter. Je l’avais oublié.

Samedi, six heures quarante-cinq à nos montres, le regard rivé sur la fenêtre. Quelques coureurs étaient sur le point d’arriver afin de parcourir, eux-aussi, un certain nombre de boucles. Anne nous avait proposé un tracé en huit, constitué de deux d’entre elles. Le terrain m’était inconnu, mais on m’avait renseigné quant à son allure et je savais qu’il allait être facile d’y courir. L’objectif était de compléter seize boucles, soit une grande et une petite, pour faire le compte de 160 km. L’équivalent du Bromont Ultra. Entre les deux boucles, le ravito-maison nous permettrait de faire le plein et de voir à nos besoins personnels.

Les racines

Ce projet avait été initié alors que la vague d’annulation des dernières courses de la saison, encore prévues au calendrier, avait commencé à prendre de l’ampleur. Les plans de tout-un-chacun s’étaient déjà vu bouleversés, depuis le printemps, alors il paraissait tout à fait logique de s’y attendre. En temps de crise, les motivations et les raisons de parcourir un tracé se sont vus revisités. Ici, alors que je voulais offrir ma course à ces femmes et ces filles qui parcourent la vie d’une façon bien à elles, ayant ciblé l’organisme Fillactive, huit intentions revêtant un sens particulier ont aussi été mises sur la table -ou sur la carte- pour chacune des doubles boucles à parcourir : l’audace et la fougue, l’énergie et la créativité, l’impermanence, la foi, la résilience, la volonté, la patience pour terminer avec l’épanouissement. Nous voulions aussi transporter, en pensée, chacun des coureurs, chacune des coureuses ayant prévu participer au Bromont Ultra de cette année. En toute simplicité, entre les arrêts au ravito-maison.

Le départ

 À sept heures, quelques secondes après une petite vidéo annonçant le départ, nous avions rejoint l’embouchure de la C1, la première piste à emprunter. Le rythme me paraissait bon et l’entrain était au rendez-vous. Je découvrais un tracé qui me rappelait les longs trajets que j’avais parcourus sur route. Il y avait bien de la rocaille et une nature automnale, mais le parcours ne surprenait pas par sa technicité. Ce choix avait été fait en connaissance de cause. L’idée était de rendre efficace le mouvement, d’aborder le défi autrement. L’air ambiant était chaud. On annonçait de la pluie, mais elle ne semblait pas pressée de nous rendre visite.

La douleur, elle, par contre, s’était manifestée très rapidement. Ce que j’attendais aux abords du quatre-vingtième kilomètre avait pris sa place dans mes muscles, dans mes articulations, affectant aussi l’affluent de circulation vers l’un de mes pieds, dans la première dizaine. Je me concentrais sur chacun de nos pas, puis des miens, laissant aller ma tête à ses pensées. Je jongle habituellement assez bien avec la douleur, mais ici, dans cette piste où je m’étais donné pour mission de porter des intentions, sa place me ramenait au fait que j’avais choisi de faire abstraction de ma fatigue, de mes blessures, de ce que m’avait exprimé l’une de mes filles, puis l’autre. J’ai vu passer le train de l’anxiété. Plus le temps filait, plus il m’apparaissait clair que j’avais fait le choix de ne pas m’écouter, encore une fois. Pour aller plus loin, pour offrir ce que j’estimais être le meilleur pour tous. À la troisième double boucle, Anne était loin devant. Marcher devenait de plus en plus douloureux et je me demandais comment faire la transition vers le pas de course. Une migraine, enfin, pointait sa baguette vers les creux, entre mes sourcils.

L’aventure

Une course est une aventure. Tout y est possible. Comme dans la vie, on aborde les étapes qu’elle nous présente avec ce qui nous habite, ce qui nous appartient, ce que l’on choisi de transporter. J’ai réalisé, à ce stade, en parcourant ce tracé, qu’une partie de moi était ailleurs. Que le fait de m’écouter pouvait impliquer une autre forme de participation. Je n’avais pas envisagé l’abandon. Ici, pourtant, je ne pouvais me permettre de marcher près d’une centaine de kilomètres. Je n’avais pas cette liberté, en termes de temps, et je n’en n’avais pas non plus envie. Le fait de le reconnaître me demandait une bonne dose d’humilité.

Une course est une aventure. En terminant ma troisième boucle, j’ai fait le choix, pour la première fois, de troquer mon chapeau de coureuse pour celui de soutien. De garder le phare (image que Sylvain m’a partagée).  En terminant cette troisième boucle, j’ai arrêté ma montre et je suis rentrée au ravitaillement afin de me préparer pour l’arrivée d’Anne. Je n’avais pas faim et mon corps semblait venir d’ailleurs, mais je savais, alors que je voyais à remplir la bouteille d’eau, que ce choix était nécessaire.

Le phare

Éventuellement, Anne est rentrée et j’ai tenté d’être aussi alerte, aussi présente qu’il était nécessaire. Je n’avais pas trop de mots et j’hésitais à parler de ma condition. Je voulais être présente pour qu’elle puisse continuer, avec Sylvain, d’enchaîner ce périple vers ce qui était voué à être bien plus qu’un bon chronomètre. Je reconnais qu’une partie de moi se sentait quelque peu éberluée d’avoir ainsi modifié la trajectoire. Un moment à la fois, je me suis concentrée sur ce qui se passait au-devant, sans questionner le passé.

Alors qu’Anne, venant de compléter une boucle en solo, à la mi-noirceur, en entreprenait une autre, que Sylvain mettait au lit leurs marmots, j’ai pris la route pour faire une escapade à la maison, vers mes filles, afin de les serrer dans mes bras. J’ai tâté le pouls, réalisé qu’elles allaient bien et j’ai repris la bretelle vers Bromont pour être de retour, dispo, avant l’arrivée de l’incroyable ultramarathonienne qui avançait maintenant sous la pluie avec ses ondées et son tonnerre. Anne avait couru pendant près de deux heures trente sans se ravitailler et la station d’arrêt arrivait à point. Étirements, vêtements chauds, provisions, collation et breuvages s’étaient enchainés assez rapidement et elle avait fait fi de la douleur pour repartir avec Sylvain. Je m’étais installée sur mon tapis de yoga, l’oreille aux aguets, prête à toute éventualité.

Une seule et unique direction

La trajectoire avait quelque peu varié au cours des dernières heures, mais elle n’avait pas corrompu la volonté de courir. On sentait que la fin du parcours approchait. La dernière vingtaine de kilomètres allait se faire en contrebas. À cette heure, je ne savais pas s’il fallait s’attendre à un alignement sans pause. Éventuellement, Anne avait franchi la porte, transie de froid, pour m’annoncer qu’il ne restait plus qu’une boucle à compléter. À demi endormie, j’ai enfilé mes espadrilles, mon manteau, mes gants et me suis assurée d’avoir une lampe frontale fonctionnelle (l’expérience m’a appris que celle-ci pouvait s’avérer assez cruciale quand on voulait avancer). Il était quatre heures trente du matin. Nous avons franchi la porte pour sortir une dernière fois, à près de zéro degrés et plein d’étoiles. Les sentiers du Mont Oak, constituants de la deuxième des boucles d’origine, étaient remplis de feuilles. Le sol offrait une bonne adhérence même si la pluie avait été continue au cours
des dernières heures. Les quelque sept derniers kilomètres ne l’avaient pas invitée et nous progressions en continu, lentement.

BU jusqu’au bout

Au petit matin, sous la barre des vingt-quatre heures, Anne complétait son 160kilomètre. Sa constance, sa résilience et sa volonté auront réussi à transporter, d’un cadran à l’autre, un baluchon rempli d’intentions, de pensées et de présence. Sylvain, à son arrivée, a doucement pris le relais pour assurer une transition vers la chaleur, le repos et le retour à la famille. Le phare avait joué son rôle. J’ai accroché ma lanterne, puis, en les saluant, j’ai pris la direction d’Orford, histoire de prendre soin de ma famille. En arrivant, j’ai allumé un feu. Je m’y suis assise, après avoir préparé la cuisine pour le déjeuner. La journée s’amorçait tranquillement. Je me suis promis de l’accueillir, un moment à la fois, en paix. Les yeux fatigués, le corps emprunté, mais le coeur rempli de reconnaissance pour l’expérience, pour ses apprentissages.

Photo: Arielle Audy Bernier

L’histoire d’un instant, j’ai apprécié le fait d’avoir
pris la décision d’écouter les signaux que je percevais. Puis, ma fille est venue s’asseoir à mes côtés, auprès du feu. J’ai eu l’impression d’entamer dimanche comme on entame un nouveau cycle.
Avec gratitude.

Higher Path

Un Relais Memphrémagog 2020 entre course et Bike Packing

«Chaque personne a le pouvoir de faire une différence, d’influencer un certain nombre d’individus, d’être porteur d’espoir, de se repenser et d’être le maillon de quelque chose de beaucoup plus grand. Rien n’est plus fort que la somme des individus qui veulent la même chose. Soyons unis, soyons un mouvement, soyons une force de changement pour l’avenir de nos enfants».

J.Vigneux

Bike packer et courir un trajet de 103 kilomètres. Tracer son chemin sur un parcours tantôt asphalté, tantôt caillouteux pour avancer avec la cause. Utiliser les heures de sa journée en ne pensant qu’à courir, pédaler, boire et grignoter. Parler un peu, dans la distance, histoire de se changer les idées, de ressentir le poids de cette démarche solidaire. Garder le focus, au-devant, avec le sourire. Une autre année pour le quatorzième Relais Memphrémagog…autrement.

Il était à prévoir que l’événement serait, en soi, sans précédent. Alors tant qu’à baigner dans une atmosphère particulière, aussi bien en faire l’occasion d’allier le défi, la cause à l’aventure. Les quelque cent trente deux équipes ayant pris le départ sous un soleil frisquet, le 19 septembre, avaient tout de l’unité motivée à participer jusqu’au bout. Difficile de voir les sourires à moins d’être en train de manger ou de boire, mais on pouvait lire, dans les yeux de plusieurs d’entre nous, le plaisir et la fébrilité de se retrouver sur place.

Cette année, entre le départ et l’arrivée, douze stations s’échelonnaient sur un trajet valonneux. Initiatrice et capitaine, Lyne avait préparé deux vélos afin que notre trio-Sarah, Lyne et moi- puisse se relayer de façon autonome. La durée du périple avait été évaluée à huit heures. Celles qui roulaient transportaient un sac à dos contenant vêtements de rechange, bouteilles d’eau, ravitaillement, kit de mécano, troisième casque de vélo, masques supplémentaires et liquide aseptisant. La coureuse pouvait se concentrer sur son relais, plein soleil, et voir se dérouler le trajet comme une fenêtre au grand panorama alors que les deux cyclistes se relayaient jusqu’au point de contrôle suivant afin de préparer la rotation. Un plaisir et un défi empreint d’un air nouveau.

Photo: Brigitte Fortin

Au fil des stations, nous avons eu l’opportunité de croiser des coureurs motivés, déterminés, accompagnés de voitures tantôt colorées, tantôt hurlantes (lire: chants du klaxon). Il était impressionnant et touchant à la fois de constater que chacun et chacune tenait à faire de son mieux.  Nous n’avions pas le loisir de nous perdre en palabres, le temps filant assez vite. Le fait d’enfourcher un vélo pour progresser, puis d’alterner avec la course offrait son lot de sensations. J’ai compris que la culture du ravitaillement, à vélo, avait son importance et qu’il était fondamental d’être à l’écoute aussi. Les creux, comme les abrupts, nous offraient un parcours campagnard, avec ses portions de route, différent de ce qui se vit en sentier, mais tout aussi charmant. L’oeil filtrait la lumière comme une source qui fait du bien.

J’ai admiré les bénévoles pour leur patience et leur présence d’esprit. Le vent ne les a pas épargnés et je sais, de source sûre, que la journée a été bien remplie. J’ai vu un homme nous faire cadeau de pansements; merci! J’ai vu des collègues et des amis travailler fort. J’ai vu ma fille cadette donner de son temps au sein d’une équipe positionnée en pleine zone fermière. J’ai vu, enfin, des animateurs, des organisateurs et la tête et le coeur dirigeants de la Fondation, Christian, être fidèles au poste avec une passion et un entrain redoutables. Je lève mon chapeau à tous et à toutes. Vous avez fait la différence.

J’ose espérer qu’avec chacun de nos dons, qu’avec chacun de nos pas, nous puissions aussi, collectivement, en faire une pour les jeunes, encore cette année.

Enfin, au fil d’arrivée de ces 103 kilomètres bien pesés, je me suis sentie heureuse d’avoir pu y être, d’avoir eu l’opportunité de partager ces huit heures avec mes coéquipières, d’avoir pu plonger à même l’aventure. Entreprendre un parcours autrement pour grandir encore. C’est ce que je souhaite aussi à tous ceux et celles qui en ont besoin.

Merci, de tout coeur, à chacune des personnes ayant contribué en don, en temps, en présence.

P.S.:

Il est toujours temps de donner. Équipe Lyne Bessette, numéro 78! Suivre le lien: https://relaisdulacmemphremagog.com/liste-des-equipes/

 

Dans les cailloux

Gravir une montagne, c’est semer des poussières dans le sillon des cailloux millénaires.

Photo: Chantale Belhumeur

La saison, en nature, déploie tous ses atours, comme un baume quant à ce qui se produit à grande échelle. Elle me rappelle que notre faune et notre flore n’ont pas de prix et qu’il est primordial d’apprendre, encore, à en prendre soin, à les découvrir, à les explorer avec le coeur grand ouvert. J’entame la semaine en constatant encore qu’elle demeure chargée.  On parle de la COVID, du Liban, des politiques scolaires attendues et de milles autres considérations qui chamboulent. J’en perds un peu le fil et je choisis de me concentrer sur l’essentiel: un jour après l’autre, mes enfants, un peu de repos entre les heures de boulot. À la course, les Courtney Dauwalter, Jean-François Cauchon et Mathieu Blanchard se sont élancés sur la piste de défis audacieux, préparés avec soin, entourés d’équipes de feu. Je rêve.

Samedi, quatre heures du matin, heure du Québec. Je me prépare à aller rencontrer la montagne à proximité, soit Orford. Il était prévu que je m’y dirige pour vingt-quatre heures, dans le plus grand secret, hors mes enfants ainsi que quelques précieuses collègues, avec qui je partage des moments d’entraînement et de vie, se sont vues informées du projet auquel je me préparais. J’avais dressé un plan dans la plus grande simplicité, entre les morceaux de routine qui m’entourent, pour être en mesure de gérer l’ensemble dans un temps relativement court tout en limitant les ressources.  En préparant mon café, un vent d’aventure me submerge. Je me sens toute petite, face à ce qui se trame un peu partout, qu’on parle de sport, de politique ou de société, mais aussi heureuse de trouver, dans ces remous, un moment pour moi, pour aller de l’avant avec ce qui m’anime véritablement: la nature, le sport comme aventure et la communication. Cette année, comme toutes les autres, en aura été une qui demande un certain sens de l’adaptation. C’est avec cet esprit que j’ai choisi d’aborder le plan ce matin-là.

À cinq heures, je m’apprête à prendre le départ. Je ne sais pas que Jean-François Cauchon aura dû mettre un terme à son défi pendant la nuit (tentative de record du monde de dénivelé positif au Mont Saint-Anne), pas plus que Matthieu Blanchard (FKT GRA1 en  Gaspésie) et Courtney Daughwater (FKT Colorado Trail, États-Unis) progressent, respectivement, de façon énorme vers leurs objectifs respectifs. Ils sont inspirants. Ces inspirations, comme les défis, se sont succédés depuis quelques mois et ils occupent un espace particulier dans ce nouveau monde. J’aime les voir passer parce qu’ils me donnent envie de croire que nous y arriverons, chacun et chacun à notre façon. Que la vie continue malgré tout et que la nature nous appelle encore.

Sur le bout de mes souliers, un petit trou me rappelle que les montées et les descentes font partie des apprentissages qui nous permettent d’étoffer nos expériences. Je ne m’accorde pas le loisir de réfléchir davantage, car l’heure du départ est arrivée. Je respire l’air avec un tout petit peu d’appréhension, mais aussi le désir d’aller de l’avant, juste ici, seule avec la montagne. La première ascension en est une qui se veut assez fluide, histoire de me “mettre en jambes” et de trouver mon équilibre avant la chaleur qui s’annonce pour la journée. Je parcours la piste appelée “la quatre kilomètres” en joggant avec légèreté, consciente qu’il faudra plusieurs minutes à ma respiration pour annoncer son retour à un état d’esprit plus calme, centré. Les arbres et leur verdure sont éclatants. La piste me semble douce et la lumière qui s’annonce me permet d’imaginer un lever de soleil comme on aime les observer. Je prendrai une minute, au passage, tout près du sommet, pour en capter les couleurs.

Descendre le premier d’une vingtaine de tracés est agréable. J’envisageais compléter entre vingt et vingt-trois allers et retours, en empruntant des parcours spécifiques et variés, par blocs, pour accumuler un dénivelé positif correspondant à celui de l’Everest. Au terme de cette journée, je planifiais donc être en mesure de compléter cinq blocs entre lesquels je pourrais me ravitailler en rejoignant promptement ma voiture, garée dans le stationnement du Mont Orford. Le premier d’entre eux comportait un aller-retour sur la quatre km et quatre montées de la Grande Coulée, suivies de courbes descendantes par la première piste (toujours la quatre km). Afin de faciliter l’accès à un point de rafraîchissement et d’hydratation – un petit ruisseau caché en bordure de la piste, j’avais fait de celle-ci la voie officielle de retour à la base.

J’aime aborder la Grande Coulée comme une pente qui nous offre ses abrupts afin qu’on y découvre la magie de ses paysages. Qu’on l’explore en matinée ou en fin de journée, quelque soit l’optique avec laquelle on prend un temps pour regarder, les paysages surprennent toujours, tantôt majestueux, tantôt mystérieux, par leur portée. J’apprécie l’instant, l’effort, cette tranquillité propre au petit matin. Les heures semblent me conduire rapidement vers le deuxième bloc, qu’il me tarde d’entamer: quatre ascensions de la Trois Ruisseaux, pente fétiche puisqu’elle m’a accueillie lors de mon apprentissage du ski alpinisme (et du retour au ski en montagne, après une vingtaine d’année d’arrêt). Avant de m’y plonger, j’ai à reprendre quelques provisions et à m’assurer que tout est bien en état. La cinquième me conduit donc au pied du centre de services avec l’idée de me diriger, efficacement, vers ma voiture. Alors que je révise, mentalement, ce dont j’aurai besoin, je vois apparaître le visage souriant d’Anne, vêtue de ciel et The North Face, prête à prendre d’assaut le prochain bloc avec moi. Au cours du dernier mois, j’ai eu l’opportunité de partager quelques entraînements avec elle, ce qui m’a poussée à mieux gérer une anxiété que j’avais laissé croître et ce, depuis un bon moment. Peur de monter. peur d’échouer. Peur de ne pas être en mesure de réussir quelque chose. Peur des autres, du jugement, de mes résultats, de ma propre condition physique, mentale aussi bien qu’émotionnelle. Chaque minute partagée, en entraînement, m’aura permis de m’y confronter. Je ne pouvais pas prétendre avoir tout résolu, mais à ce moment précis, aux abords du deuxième bloc, je me sentais honorée de pouvoir marcher dans les traces de la petite dame de fer…et d’en voir une seconde apparaître!

Parenthèse: la vie sportive, au Québec, est remplie d’ Anne-s, au pluriel. Littéralement. Je souris, parfois, en me disant qu’elles ont une force et une détermination à tout casser. Plusieurs d’entres elles gravitent autour de la course en sentier et elles m’épatent. J’imagine que c’est le fruit d’une synchronicité ou peut-être de la combinaison des attributs qui font des personnalités ce qu’elles sont. Ainsi, alors que je m’apprête à entreprendre une série de quatre montées de la Trois Ruisseaux, j’ai à mes côtés Anne (Bouchard) et Anne (Roisin), toutes deux sorties de leurs routines respectives pour avoir chaud, encore un peu, en traçant la piste. Puis, Veronic apparaît, tout juste éveillée après une courte nuit de sommeil. Les cailloux sont nombreux et les pas, accompagnés de bâtons, se succèdent à un rythme continu. Je n’ai pas envie de réfléchir; j’avance. J’écoute les conversations et je poursuis la montée en encourageant tout ce qui passe, incluant mes pieds. Je me demande si les filles vont bien et j’avoue avoir du mal à éviter de me soucier de leur condition. Peut-être est-ce pour me distraire de la mienne, mais je trouve important de me rappeler la grandeur du cadeau de leurs présences et que celui-ci a une valeur bien considérable. Agir avec bienveillance. Monter avec bienveillance. Descendre dans le même esprit et me préparer à ce qui suivra. Un, deux, trois, puis quatre allers-retours accompagnée en triple, en double, puis en simple et progressivement baignée par un soleil qui se lève de plus en plus haut. Le deuxième bloc se termine avec gratitude. Tout le monde a repris la route. Je remercie le ruisseau pour son eau fraîche parce qu’il fait partie des éléments qui sauveront, à coup sûr, la journée.

Le troisième bloc est entamé avec un regain d’énergie, puisque les répétitions sur la Trois Ruisseaux font place à la Grande Coulée, encore une fois. J’y continue mon parcours en passant, dans ma tête, du coq à l’âne. Les randonneurs se font nombreux. Ils parlent tantôt espagnol, tantôt brésilien, chinois, portugais, anglais et peut-être tchèque – je n’en suis pas trop certaine. Ils découvrent ou redécouvrent la montagne à grosses perles de sueur, la plupart d’entre eux gravitant en famille ou entre amis. Mes moments de distraction se font quand même brefs, puisqu’une partie de moi craint un peu la chute (mon corps affiche encore les marques de celle d’il y a deux semaines à peine…un vol plané en descente, dans un moment d’inattention et de fatigue).  C’est un jeu où la psychologie engendre son dialogue, ce que plusieurs définissent comme “la force du mental”. Cette dynamique souligne une tension, laquelle se meut en lassitude qui me rappelle qu’il me faudrait bien manger quelque chose. J’ai de la difficulté; la chaleur ne me donne surtout pas envie de mâcher des aliments. Je repense au Mr Freeze qu’Anne (Roisin) nous a livré, en double, avant de quitter la montagne pour la journée. Aux raisins et mémorable. Je m’en souviendrai.

Le retour vers la pente qui serpente – la Trois Ruisseaux – s’est annoncé après une courte pause, laquelle m’aura permis de reprendre des forces et de croiser Julie, une coureuse au grand coeur, entourée de sa troupe. L’affluence des gens, malgré la chaleur, m’impressionne. La montagne continue de dévoiler sa grandeur au crépuscule et je crois que plusieurs savourent ce moment. Repartir vers une piste déjà explorée comporte ses avantages et ses inconvénients, mais je l’apprécie. Je sais que quelques personnes seront de passage ce soir, histoire de chahuter un tantinet dans les cailloux, à la frontale. Deux montées et descentes se passent. Les passages me taquinent et je respire pour mieux avancer. Je commence à compter le nombre de montées et de descentes qu’il me reste à faire pour arriver à l’objectif que je me suis fixé en me demandant s’il valait mieux compter à rebours ou en partant de zéro. Le dialogue avec ma fatigue se fait davantage présent, je le sens bien, puisque j’ai peine à raisonner. Dans la pénombre, Chantale, aux cheveux argentés, apparaît. Elle est tout sourire et la gratitude navigue jusqu’au bout de mes pieds. Veronic se joint à nous, puis Annie aussi. Nous ferons une montée à quatre, une autre à deux, puis nous nous retrouverons, Veronic et moi, au bout de la lune, prêtes à entreprendre à nouveau l’ascension de la piste de droite, juxtaposée au Mont Alfred Desrochers: la Grande Coulée.

En cumulant ce qui a été parcouru jusqu’à maintenant, il ne reste que trois montées et trois descentes à réaliser pour le compte de vingt. Je m’étais dit que vingt-trois pourrait aussi être un bon chiffre, mais je n’en suis pas convaincue, en ce moment. Veronic continue d’avancer avec moi même si elle n’avait pas prévu cette sortie. La douceur de la soirée et la chaleur qui nous entourent ont quelque chose de paisible, de méditatif. Pourtant, je sais que ses genoux la font souffrir et il est difficile de ne pas m’en inquiéter. Parallèlement, nous croisons un chevreuil, une famille recomposée de dindons sauvages (c’est mon interprétation, comme il y avait beaucoup d’oisillons), cinq ou six porc épics et enfin, de nombreuses grenouilles. La vie pullule ici, en montée comme en descente. Je m’émerveille à chaque rencontre et nous poursuivons le trajet avec la sensation d’être bien entourées. L’avant-dernière descente arrive et j’entends des sons qui me portent à croire qu’on vient de prononcer mon nom, quelque part, dans le noir. Nous avons bien croisé, à deux ou trois reprises, deux randonneurs ainsi qu’un coureur, mais une frontale, au bout d’un corps de petite taille, me paraît bien différente des précédentes. J’entends à nouveau mon nom, puis une chanson. Anne (Bouchard) est là, presqu’au sommet de la montagne, comme une étoile filante qui vient de poindre dans le ciel sans nuages, noir au possible, de l’été. Je tombe des nues parce que je n’avais pas anticipé cette visite. Je suis, littéralement, sans autre mot que “merci”, à tous les exposants possibles.

En ce beau samedi, en pleine nuit, au pied de la montagne, après dix-neuf allers et retours, Anne et moi avons déposé Veronic afin qu’elle puisse se reposer. La dernière ascension, comme la dernière descente, m’ont semblé passer bien rapidement, dans le sillon des pas de cette Anne qui avançait avec une droiture et une constance que j’admirais. Les jambes et la respiration en cadence, comme toujours, jusqu’au bout. Entre deux clignements de yeux, nous avons croisé Anne Le Mat, tout sourire.  À l’arrivée, le cadeau d’une nouvelle semaine qui s’apprêtait à commencer, la vue des crêpes, accompagnées de chocolat, cuisinées par Anne et Sylvain, de la couverture au sol et les relents de l’effort m’ont submergée. Les jours passent et je ne me sens pas encore tout à fait détachée de ces cailloux. J’ai envie de retourner à la montagne. Je l’observe, au loin. Elle m’aura laissé, le temps de quelques heures, l’opportunité de tisser de nouveaux passages en rêvant de ceux qui suivront.

L’opportunité, peut-être, de faire de ce Défi Everest une fenêtre ouverte sur le monde, autrement.

 

Un énorme et infini merci à Izna et Arielle, mes deux grandes, à Chantale, Anne Bouchard, Veronic, Anne Roisin, Anne Le Mat et Annie Baillargeon pour l’ensemble de l’oeuvre. Je me sens touchée et honorée. 

Merci à la Boutique Le Coureur pour les bâtons

Merci à toute l’équipe du Défi Everest, laquelle travaille d’arrache-pied afin que le mois de septembre accueille des équipes de partout, virtuellement, pour participer au Défi. 

Merci à tous ceux et celles qui nous inspirent par leurs accomplissements, à ceux qui se dépassent, de jour en jour, en sortant de leur zone de confort, qui continuent d’apprendre et qui nous offrent le fruit de ce qu’ils intègrent afin qu’on puisse grandir aussi, jour après jour. 

 

Par le biais de ce défi, je soutiendrai officiellement et officieusement les causes suivantes: Je Vis, Sherbrooke (Centre de prévention suicide), le Refuge Lobadanaki (Centre de réhabilitation de la faune et sanctuaire) ainsi que la Fondation Christian Vachon.

 

À tout bientôt, sur la route ou dans les sentiers..!

Une SolidariCourse sous la lune en Estrie

Depuis le mois d’avril, j’ai été témoin de nombreux élans de solidarité. J’écris ces lignes au moment où le relais a pris son envol au Saguenay, quelques heures après la transition avec la région où je me trouve actuellement, soit l’Estrie. Le Québec est grand et pourtant, il me fait encore l’effet d’un village lorsque je vois tous ces gens qui répondent à l’appel et qui s’impliquent au coeur de nombreuses initiatives. La SolidariCourse est l’une d’entre elles.C’est beau et touchant à la fois

Il y a dix ans, je m’étais promis de contribuer à mon tour chaque fois que l’occasion se présenterait. J’habitais alors Wakefield, en Outaouais, avec mes deux filles, notre maman chat et ses chatons dans le haut d’une grange où se dessinait un appartement une pièce. Vivre avec peu, respirer et prendre le temps de se reconstruire étaient prioritaires. Notre appartement se trouvait meublé d’un petit frigo de camping, d’une cuisinière, de quelques tablettes ainsi que de trois matelas. Notre voiture, Bernadette (une Hyundai Excel 1983) avait rendu l’âme et le moyen de transport préconisé, dans cette belle campagne, s’avérait être la marche ou la course. J’installais alors les enfants dans leur Chariot, l’unique bien de valeur que nous ayons, pour parcourir « le monde ».

Le jour où j’ai saisi le téléphone pour appeler l’aide alimentaire, je m’en suis voulu. Reconnaître qu’on peut avoir besoin d’aide et accepter d’en recevoir se présentent comme des étapes plutôt ardues. Le chemin qui permet de grandir à travers tout ça l’est souvent aussi. Il parle, entre autres, d’estime de soi, de confiance, d’acceptation, de résilience, de patience, de lâcher prise quand il le faut et de persévérance. Dans bien des cas, le dépannage servira à remplir les armoires et les frigidaires, mais il touche aussi des aspects de la vie que plusieurs hésitent à mettre en lumière. Ces passages offrent un autre regard sur celle-ci, quant aux défis, aux rêves que l’on souhaite porter à bout de bras. Ils font des gens qui les traversent des guerriers du quotidien. J’en suis convaincue.

Peu d’entre eux oseront en parler et ce, pour différentes raisons. Les événements des derniers mois et de la semaine qui vient de s’écouler me portent d’autant plus à croire que le fait de prendre la parole est un acte fondamental. Que le choix de le faire et de porter un flambeau, ne serait-ce qu’un instant, font de ces gestes des trésors. Les actions que l’on pose ont, bien souvent, un impact qui nous dépasse.

Relais de nuit

En prenant le relais de la SolidariCourse le 31 mai dernier, au nom de L’Estrie, après avoir soutenu et suivi celui des gens des régions précédant la nôtre, j’avais l’intention d’alimenter cet esprit d’équipe, ce soutien collectif que l’on peut s’offrir les uns aux autres et de donner une autre occasion aux gens de se sentir connectés ensemble. Plusieurs initiatives avaient et ont encore court ici. Autrefois, j’ai entendu Christian Vachon (de la Fondation Christian Vachon, une institution ici) dire : « la pauvreté, c’est difficile à vendre ». Il en va probablement de même pour les enjeux de santé mentale, des besoins de base tels que ceux reliés à l’alimentation ou à la sécurité. Et pourtant, de semaine en semaine, des volontaires et des contributeurs se sont manifestés. Curieusement, peu d’entre eux ont refusé de s’impliquer parce qu’ils participaient déjà à un autre défi ou qu’ils contribuaient à une autre cause. J’ai vu plusieurs personnes revêtir plus d’un dossard, tout comme moi, en hommage et en soutien à ces causes. J’en ai été touchée.

La semaine qui s’est achevée m’a permis de constater, encore une fois, que le fait de communiquer peut, définitivement, changer quelque chose. Que de s’exprimer franchement, en toute simplicité, a son importance. Et que ceux et celles qui prennent part à ce formidable élan de solidarité contribuent, à leur façon, à construire le monde dans lequel on souhaite continuer de vivre, mais aussi celui que nous laisserons à nos enfants. Celui que nous empruntons à la Terre. Celui qui habite bien plus et bien plus grand que nous. Au-delà des peurs, des inquiétudes et des jugements, une solidarité est une empreinte qui permet d’alimenter le coeur comme les esprits. Et c’est en partie ce qui nous relie. Parce que chacun de ces gestes solidaires tend la main vers un aujourd’hui et un lendemain qui pourront être peuplés de réels échanges.

La Solidaricourse, 24h sur 24, sept jours sur sept, m’a aidée à croire que nous sommes capables de mieux, que nous pouvons être, tout simplement, complètement. Que la solidarité continue de se présenter comme une perle que l’on gagne à cultiver et à partager. Au terme de cette semaine, j’aurai couru et marché, chaque nuit, pendant quelque 27 heures, bien souvent seule (mais pas seule) parfois avec mes enfants et d’autres fois en relais virtuel avec des collègues situés aux quatre coins du Québec. Au lever du soleil, puis au fil de la journée, j’aurai pris le pouls de chacun des participants et échangé des encouragements avec tous ceux qui se sont affairés à maintenir la communication. Un trésor

J’en retiens qu’au final, même lorsqu’on peut avoir l’impression d’être seul(e), il est important de se rappeler que, d’une façon ou d’une autre, nous sommes accompagnés. Que la solidarité est un choix. Et que ce choix nous permet d’avancer.

Parce que nous sommes humains et que l’humanité grandit en interrelation. Elle grandit quand on s’engage. Quand on y croit.

Remerciements : À ceux et celles qui, de près ou de loin, ont répondu à l’appel; à mes proches, à mes enfants, à mes collègues et amis, à toute l’équipe de la SolidariCourse, à Patrick Trudeau (Reflet du Lac), à Jean-Guy Rancourt (La Tribune) ainsi qu’à Nicolas Fréret et Vincent Champagne, de Distances +. 

Reprise: 

« On ne peut pas répondre à de l’indifférence par de l’indifférence.
Il faut répondre à la colère par de l’écoute.
Il faut répondre à l’indifférence par de la compassion.
Il faut répondre à la haine par d’irrésistibles gestes d’amour.
Et il faut encore et toujours rêver d’un monde où nous sommes tous et toutes blancs ou noirs, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, croyants ou non, influents ou non, libres parce que capables d’aimer les autres plus qu’on s’aime soi-même.
C’est ça que j’entends mon père me dire depuis quelques jours, dans ma tête. Dans mon coeur. “Because that is how we love and how we win, son.” »

Grégory Charles

Dernier relais/David Bombardier, virtuellement accompagné

#SolidariCourse

#Solidarité

#LaCliniqueduCoureur

#HealthyRebelTribe

 

La simplicité ou vingt-quatre heures pour bouger

On m’a demandé, cette année, comment il pouvait être possible de réussir à courir pendant ving-quatre heures dans une journée qui en compte tout autant. Avant de répondre, j’ai pu constater que je n’y avais jamais réfléchi. Ça allait de soi. Curieusement, cette idée fait partie de celles à propos desquelles je n’avais, sans en avoir pris conscience, aucun doute. La nature et la vie sont fortes. Ici, mon corps ne fait que suivre. La simplicité représente, en elle-même, parfois un défi.

…Ou peut-être pas tout à fait. J’imagine qu’il en faut, de la motivation et une volonté de ce corps comme de l’esprit, pour continuer d’avancer. Nous en avons toutes et tous des conceptions différentes. Lorsque je cours, l’attention est portée sur le moment. Un à la fois. Je peux entrevoir les passages, les temps de ravitaillement et de repos au besoin, mais, réellement, ce qui m’anime est le désir de me retrouver et de plonger dans l’instant comme s’il était unique. Parce que c’est une réalité. Il n’en existe pas deux identiques. Et quand bien même ma tête travaillerait très fort pour le saboter, cet instant existe et un autre viendra ensuite. Toujours. Comme ceux qui les ont précédés. Ici, l’autosabotage n’y peut rien. Reconnaître sa valeur, ancrer ses valeurs, souligner la gratitude d’être en vie ne font pas l’objet d’un examen. Ces dimensions existent. Point. Et je les vis, un temps à la fois. C’est peut-être ce qui me permet d’intégrer, petit à petit, le lot des expériences.

Pourquoi courir lorsqu’on peut marcher?

Tout d’abord, les coureurs marchent aussi, parfois. Et c’est une bonne chose. La montagne, les sentiers et les zones sauvages constituent un terrain de choix pour s’y entraîner. Il m’aura fallu près de quarante ans pour commencer à accepter mon chemin. À l’intégrer, peut-être. Mes enfants n’y sont pas étrangers. Tout comme ceux et celles que j’ai croisés et qui m’ont rappelé que la simplicité pouvait s’inscrire dans un souffle, un regard, un choix.

Ici encore, nos réponses peuvent se multiplier. La beauté de celles-ci, à mon avis, réside dans leur variété. Assise au pied des arbres qui veillent sur la maisonnette, les oreilles captées par les chants des cardinals, des geais bleus, des petits oiseaux et par les discussions que tiennent les écureuils, j’avoue ne pas être en mesure de fournir ici une réponse unique. Le premier élément me semble être l’amour du mouvement, combiné à celui de la nature, de l’aventure et de la découverte. Cet espace où le dépassement ne donne pas lieu à un questionnement ou un raisonnement, mais plutôt à un enchaînement d’actions guidées par le coeur, par l’instinct, par l’intuition (ou encore l’absence de ces variables, parfois aussi, en fonction de nos choix). Parce que la vie passe vite, trop vite…

À quoi cela sert-il?

À vivre, tout simplement. Avec tout ce que je suis, avec tout ce que j’ai. Parce que j’ai frôlé et côtoyé la mort trop de fois déjà pour ne pas avoir conscience de la force comme de la fragilité de ce que nous sommes. Je ne prends aucune journée pour acquis et ça me rend anxieuse, bien plus souvent que je ne le souhaite. C’est encore difficile à prendre, mais le fait de voir mes enfants naviguer dans ces océans d’incertitude, de constater que nous sommes nombreux me rappelle à la rivière. À son courant. Que je ne comprends pas tout à fait comment calmer. Ni comment le suivre. Je sais, par contre, que le fait de courir m’en rapproche. Dans mes rêves, je cours la Terre tout entière, ralliant ses cours d’eau, ses histoires, ses arômes et ses paysages. De jour en jour, d’heure en heure, je pose mon pied au sol et je lui permet de s’ancrer, ici. Pour le bonheur de vivre. Pour le bonheur d’être. En souhaitant que mes enfants y touchent aussi pour en faire leur trésor. Nous sommes citoyens du Monde et je ne vois pas de meilleur moyen d’en faire partie que de le fouler avec mes pieds, de l’écrire avec mes mains, avec mon coeur et d’en faire une image qui se transforme, jour après jour après jour.

À quoi ça sert? À être. Pour de vrai.

Pourquoi se pousser physiquement lorsqu’on peut y aller tout doucement?

Parce que c’est surprenant. Même lorsqu’on croit être arrivé au bout de nos ressources, il n’en n’est rien. Je ne m’explique pas l’origine de cette force et je crois qu’elle dépasse, de loin, les épreuves que l’on peut rencontrer sur nos parcours. Avancer vers l’inconnu me fait aujourd’hui l’effet d’une boite à surprise que l’on tarde d’ouvrir. Je n’ai plus envie d’attendre jusqu’à Noël. D’ailleurs, je n’y ai jamais excellé : enfant, je ne pouvais m’empêcher d’explorer chacun des recoins des maisons pour trouver tout ce qu’on tentait de nous dissimuler. Parfois, mon audace était récompensée. À d’autres moments, les conséquences s’avéraient coûteuses. Les Agatha Christie, les Nelson Mandela et les Terry Fox de ce monde me permettaient de plonger dans des univers où s’entremêlaient le réel et la fiction lorsque je ne me perdais pas en forêt, pour mon plus grand bien. Alors comment ne pas imaginer la possibilité d’explorer davantage? L’idée d’avancer avec un corps et un esprit qui apprennent et qui évoluent, perpétuellement, m’interpelle. Chaque instant est riche en soi. Par conséquent, toute opportunité de dépassement, à toute échelle, se vaut.

Pourquoi partir quand on peut rester?

Est-ce qu’on part vraiment? Je veux dire, à un autre niveau, en considérant les choses autrement? C’est un peu métaphorique, j’en conviens, mais c’est aussi une belle façon de concevoir ces moments auxquels on participe et qui nous demandent de sortir de chez nous, de faire partie de l’environnement, de se présenter à une ligne de départ. La motivation, ça peut être très relatif. J’ai tendance à croire qu’il existe de nombreuses déclinaisons entre le noir et le blanc, un ensemble de teintes – les dégradés – qui ont chacune leur importance, leurs particularités. Je ne regrette aucun de ces moments où j’ai choisi de courir alors que j’aurais pu dormir ou m’éviter tout un lot d’intempéries. Les endorphines et le lot de réactions hormonales déclenchées par l’activité physique y sont peut-être pour quelque chose, mais ce qui me frappe, surtout, c’est cette propension à moins tourner et retourner les idées dans ma tête. Sans révision, sans remise en question.

Sortir. Courir. Respirer. Simplement. Aller là où je sens que je peux aller. Être à l’écoute. Dans mon corps.

Un jour, ma fille cadette m’a exprimé sa crainte de me voir partir. Que le fait de courir pouvait m’enlever à elle et causer ma mort. Je n’y avais moi-même pas réfléchis. Je me demande encore à quel point j’ai été rassurante – ou pas – au cours de la conversation que nous avons partagée par la suite. Le fait qu’elle me communique ses craintes m’a émue. Compte tenu de nos choix et de nos réalités, j’ai le sentiment que le plus beau cadeau que l’on puisse se faire est d’avancer lorsqu’on en sent l’appel. Et que le plus grand leg que l’on puisse déposer, c’est peut-être de permettre aux prochains de croire que le meilleur, le beau est possible même lorsqu’on ne comprend pas comment. Qu’il y a toujours une ouverture quelque part. Qu’on a le droit d’aspirer au bonheur, d’aimer un instant après l’autre.

Que partir, parfois, c’est aussi rester.

Le regard posé sur ce qui est là, devant.

En s’habillant des rêves que l’on veut bien tisser.

Au final, courir vingt-quatre heures dans une journée qui en compte tout autant, c’est vivre un long, un unique moment. Multiplier les tours d’horloge font du temps et de l’expérience des alliés, pour certains . Un moment ou toujours. Cela dit, il reste que toute distance, tout temps et toute occasion comptent pour celle et pour celui qui s’y engage.

Du pareil au même

Et pourtant unique

La valeur, c’est l’instant.

Dans toute sa simplicité